30A2 - Séverine L - Comment je suis devenue Folcoche

Comment je suis devenue Folcoche

Pourtant , j’en avais eu, des rêves.

Pourtant, moi aussi j’aurais voulu être aimée.

Mais la vie fait ce qu’elle veut et nous n’avons plus qu’à nous taire.

Je suppose que j’ai été une enfant comme les autres, fruit d’une mère brillante et d’un père méprisé, quoique sénateur et fils de banquier.

Ma mère n’avait de cesse de prouver au monde entier, et surtout à son mari et à sa fille, qu’elle était la meilleure, la plus belle, la plus intelligente, la plus….

Si bien que j’ai grandi avec la conscience aigüe de n’être jamais à la hauteur, de ne jamais pouvoir égaler une telle merveille.

Elle supportait mal les embrassades et câlins qui risquaient de gâter ses jolies robes. J’appris donc très tôt à me tenir à distance.

Tout cela accentué, bien sûr, par le fait que je voyais très peu mes parents : mon éducation, comme toutes les basses besognes, était dévolue aux domestiques.

Certains me plaignaient, d’autres pas.

Mais ils ne restaient jamais longtemps et dès que je m’attachais à une femme ou qu’elle s’attachait à moi, elle était remplacée par une autre.

Je ne devais aimer que ma mère, mais comment l’aurais-je fait ?

Je ne voyais mes parents que le soir, après mon dîner à l’office et avant le leur dans la salle à manger du manoir.

Je ne fus admise à leur table qu’à mes 14 ans, lors de mes visites au sortir du couvent.

Le couvent à partir de 10 ans. L’éducation en était stricte, les conditions de vie spartiates.

J’en sortis à 16 ans, pleine de curiosité, de rêves et d’attente fiévreuse. Enfin, j’allais connaître la vie !

Je savais qu’on attendait de moi que je fasse un beau mariage et me conduise en jeune fille accomplie, future femme du monde aux multiples talents.

Je m’entichai du fils du régisseur.

A la grande fureur de ma mère, qui trouva là une belle raison de m’écraser de son mépris.

Je fus cloîtrée dans ma chambre sans possibilité d’en sortir, jusqu’à ce qu’on vienne m’ouvrir pour me présenter à la famille Rezeau, dont le fils Jacques acceptait de me prendre pour épouse malgré mon « inconduite».

Accepter deux ou trois baisers derrière la haie et prendre la main du jeune Bernard pour une promenade au vu de tous était en effet de la plus haute inconvenance. Mais le montant de ma dot et mes espérances futures permettaient de jeter un voile pudique sur « mes égarements » ainsi que sur les siens qui avait osé jeter son dévolu sur une petite cousette sans le sou.

Le métayer fut remplacé et je me retrouvai mariée.

Jacques Rezeau obéit à ses parents comme je dus obéir aux miens.

Il était docteur en droit, professeur à l’Université catholique pour un salaire de misère, quasi symbolique.

Il n’était pas méchant, il était seulement faible. Il oubliait ses déceptions en se passionnant pour les insectes, et en particulier les mouches. Il pouvait s’enfermer des heures pour dessiner un spécimen, oubliant l’heure du dîner et le reste du monde.

Je l’écoutais, incrédule, me raconter les merveilles de ces répugnantes bestioles.

Il m’était indifférent, je commençai à le trouver agaçant.

Je ne parvins jamais à me passionner pour ses discours, même par devoir.

Ah oui, le devoir….

Le devoir conjugal.

Celui qui fut à l’origine de la naissance de mon fils Ferdinand, puis de son cadet Jean.

Comme j’ai souffert !

De cet acte répugnant dont personne ne m’avait jamais parlé, de cet acte animal découlaient des souffrances plus grandes encore.

Je fus effrayée et meurtrie par ma nuit de noces et par celles qui suivirent.

Je finis par me résigner et laisser faire Jacques Rezeau.

Mais la maternité ! Ces douleurs épouvantables, cette déchirure qui laisse le corps béant et saignant. Sentir cette créature visqueuse glisser hors de mon corps pantelant. L’entendre hurler. Entendre la famille s’extasier alors que je me sentais mourir, suppliciée dans ce lit conjugal.

Je n’aimais pas mon mari, je me mis à le détester.

Et avec lui ses enfants, petits mâles en devenir.

Les nourrissons me répugnent, ils m’ont toujours répugné. Ces larves hurlantes, bavantes et régurgitantes, incontinentes de surcroît.

Qu’il aurait fallu que j’allaite, me ravalant au rang de laitière.

Ma belle-mère ne me pardonna jamais d’avoir exigé le biberon. Pourtant de ce fait elle put les nourrir elle-même puisque cela lui convenait tant.

Je n’aime pas les enfants non plus. Ils me font peur. Je n’aime pas être sous leur regard. Le regard du petit qui vous sonde jusqu’au tréfonds de l’âme. Le regard de l’enfant qui vous juge. Celui de l’adolescent qui vous insulte en silence. Qui vous méprise.

Je hais les enfants, à commencer par les miens.

Même mon fils Marcel, fruit inattendu d’une liaison inattendue pendant notre séjour en Chine.

Il faut dire à ma décharge qu’une fois encore mon mari m’avait déçue.

Non content de tenir pour la gloire un emploi qui ne le payait que de considération, il avait perdu les 300 000 francs- or de ma dot en s’entêtant à les placer dans des emprunts d’état .

De riche héritière je me retrouvai pauvresse. Nous n’avions plus un sou et vivions de la charité de ses parents tout aussi pauvres que nous. Nous mangions ce que produisait le domaine. Mais il n’était plus question d’avoir un train de vie.

Je laissai sans regret les enfants à ma sainte belle-mère qui faisait tout tellement mieux que moi, et suivit mon mari en Chine.

Cela n’y fut pas plus glorieux et notre situation ne s’améliora pas.

Mon époux était reconnu pour ses talents mais parvenait à peine à les monnayer. Faible il était, faible il resta.

Il continuait à se passionner pour les mouches, dont certaines espèces n’étaient pas les mêmes qu’en France, ce qui le ravissait.

Je fis la connaissance d’un de ses collègues, qui lui, se passionnait pour les femmes et non pour les drosophiles.

Notre liaison dura 6 mois, le temps de concevoir mon troisième fils, que je prénommais Marcel, comme son père. Lequel père disparut de la circulation dès que je lui fis part de la situation.

Jacques Rezeau n’y vit pas malice et pensa sincèrement que cet enfant était le sien, ce que je me gardai bien de démentir.

Je détestais moins Marcel que ses aînés, mais je n’arrivais pas vraiment à l’aimer, surtout quand je pensais à la fuite de son géniteur.

Les hommes sont des lâches.

Nous sommes restés 4 ans en Chine, et sommes revenus lorsque mes beaux-parents sont morts.

« Pour reprendre le domaine ».

Joli domaine, en effet, dont les propriétaires étaient plus pauvres que leurs métayers.

Mais j’avais un rang à tenir et mon mari n’envisageait pas un seul instant de travailler. Cela aurait été déchoir.

J’ai donc dû tout prendre en main, métairies, enfants et maisonnée.

Les enfants ne me connaissaient pas, ils m’avaient oubliée. Nous nous sommes retrouvés sans plaisir. Ils me regardaient de leurs yeux expectatifs, louchaient sur leur frère Marcel.

Ils avaient été amollis par l’éducation de ma sainte belle-mère. Vivantes répliques de leur chiffe molle de père. Ils attendaient trop de moi. Je les pris instantanément en grippe, comme au premier jour.

J’ai commencé à les dresser.

Ils ne m’aimaient pas, je leur ai bien rendu.

« Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent.»

C’est ce que disait Caligula, et il n’avait pas tort.