30B- Nathalie F. Chère neige

Chère Neige,

Tu viens par flocons silencieux recouvrir notre paysage. Habituellement vert, brun le voilà maintenant en uniforme blanc.Tu apportes le calme, tu donnes une lumière nouvelle, plus claire, plus limpide, on pourrait dire aussi plus propre. Avec ton arrivée papillonnante, tu as joué la légèreté, la joie ; bien sûr tu es si rare, alors nous vivons ta venue très intensément.

Je suis allée me promener, tu avais choisis un ciel d'un joli bleu pour faire luire tes paillettes. Je n'étais pas seule, d'autres promeneurs emmitouflés faisaient crisser aussi ta blancheur, le visage plein sourire. Quelque chose de délicieusement contrasté enveloppait la campagne. Le blanc s'opposait au bleu, le bleu au froid, la légèreté de ta chute au poids du silence. Ton calme contagieux m'avait gagné. Ma peau réclamait la fraîcheur, mes yeux ta lumière, mon esprit ta gaieté. Tout en avançant, des images vagabondes, littéraires ou vécues, m'envahissaient.

Après un long moment, suivant un chemin aux balises bleues, la chapelle Saint Hilaire dépassée, j'entendis un bruit de moteur, lent et ronronnant.A l'approche, je me retournai. Un gros homme tout rond de joues et de bedaine conduisait un quad, tranquille, profitant à sa manière du paysage et de ta parure. S'arrêtant à ma hauteur, il me demanda si je n'avais pas peur. Un petit courant d'air dans sa bouche édentée allégeait le sens de sa question autant que sa ronde et bonhomme silhouette. Après quelques échanges, il m'indiqua que je ne pourrais en aucun cas être de retour avant dix-huit heures. Tu ne le sais pas, là d'où tu viens le mot « couvre-feu » n'a probablement pas de sens. Tu connais peut-être couvre-sol, couvre-chef, couvre-pied, mais couvre-feu, dans ton univers d'eau, de glace et de vent que pourrait représenter ce mot ?

Alors, vois-tu chère Neige, j'ai accepté de monter sur le quad, j'ai dit oui à quelques centaines de mètres motorisés. Tu avais amplifié les ornières du chemin, te mélangeant à la boue ; tu n'es pas seulement légère et bienfaitrice, je craignais à tout instant que le bonhomme, le quad et moi finissions renversés. Hum, une perspective qui ne me réjouissait guère! Bref, après quelques minutes à l'équilibre chaotique, je repartis d'un bon pas sur le chemin bleu. Tu avais réussi à t'introduire dans mes chaussures, mes pieds étaient humides et mes chaussettes s'amusaient à se replier au fond de mes bottines.

Le manteau sur la campagne bleuissait doucement, les ombres s'étiraient davantage dans un jeu de rougeoiement ocre, je restais sous le charme du spectacle pourtant mon pas gardait le rythme soutenu qui porte vers le réconfort du chocolat chaud.

Dans quelques jours, Neige, tu vas renoncer à ta blancheur, tu fondra en larmes de caniveau. Et moi, comme les autres, je t'oublierai. Tu es si rare, si imprévisible. Les pieds arpenteront à nouveau le vert des sentiers bien dessinés, il faudra attendre un nombre incertain de saisons pour te retrouver et partager encore l'insouciance et la joie.

Tu vois chère Neige, ton pouvoir enchanteur, ta beauté froide et éphémère, ton destin de larmes m'ont dissuadée de devenir Folcoche ou l'amant le temps de quelques lignes. J'ai choisi, ma très chère, de faire de toi la complice, la destinataire d'un intense bonheur en te confiant cette journée de lumière, de légèreté, de gaîté fugitives et enfantines.

En passant, le temps de quelques lignes.

Nathalie