31 A - Laurent - Hétéroportrait

Mon reflet me dévisage. Ce matin encore, il me cherche. Ces cheveux indomptables, ni vraiment raides, ni franchement frisés, comme ce front sans relief, sans attrait, ne sont pas les miens. Je les emprunte aux aïeux maternels. Ces petits yeux, obstinés, froids et menaçants, sans bonté ni bienveillance sont ceux de ma mère. Ce nez large aux contours disgracieux est hérité d’ascendants paternels. Cette bouche au dessin banal et ce menton grossier appartiennent à mon père. Chaque jour, les traits de mes parents s’interposent et je ne peux jamais me retrouver seul à seul avec moi-même.

Mon double du miroir évite mon regard et s’attarde à présent sur mes épaules tombantes, assorties à celles de ma mère, mes bras trop longs, cadeau de mon père. Seuls mon torse, sans véritable relief, et mes jambes, banales, semblent avoir refusé de prendre parti et se sont réfugiés dans une espèce d’anonymat. De profil, les emprunts parentaux s’affirment en revanche sans retenue. Mon dos voûté imite la courbe maternelle et ma bedaine proémine autant que celle de mon géniteur. Sous tous les angles, ma silhouette fait figure d’emprunt. Mon corps est une chimère.

Seules les parties de moi-même situées entre le tronc et les jambes échappent à toute référence. Mes arrières me sont trop peu connus pour y déceler quelque dette génétique. Quant au reste et à défaut de toute comparaison possible, je peux affirmer qu’il n’appartient qu’à moi.