31A - Anne P - Moi, Pauline B.

Me croirez-vous ! Refluent à ma mémoire, les réminiscences d’une existence passée à la frontière du 18ème et du 19ème siècles…

A l’âge de treize ans je quitte mon île natale dans la hâte avec ma famille, pour rejoindre la France. J’apprends que notre présence sur cet îlot n’est plus souhaitée pour des raisons politiques !

Nous débarquons à Marseille…

Le créateur m’a parée d’un physique des plus gracieux. Quittant l’adolescence, je prends conscience de la puissance de séduction que j’exerce. Inutile de le cacher, les compliments que je déclenche flattent mon ego. Mes premiers admirateurs se situent dans la sphère des amis de mes frères et particulièrement de l’un d’eux, ce frère que j’admire tant et qui aura un destin national !

Un lien profond d’affection nous unit. Il s’implique et exerce une sélection parmi mes nombreux prétendants.

Finalement son choix se porte sur un des meilleurs officiers de son entourage qu’il estime, Charles Victor Emmanuel Leclerc. Un fils naît de cette union, ‘’Dermid’’ mon seul enfant. J’accompagne mon mari pour une expédition à St Domingue.

Mon mari ne tarit pas d’éloges sur mon physique…Ses mains aiment détailler et caresser mon visage d’une grande finesse ! Effleurent mes yeux rieurs aux reflets dorés, mon nez fin et bien proportionné, une bouche gourmande et veloutée, un menton discret et volontaire, un cou fin et gracieux… Dans nos moments d’intimité, ses mains caressantes aiment se poser sur mes seins fermes et ronds, envelopper mes hanches avec douceur…Chaque centimètre de mon anatomie jouit de compliments élogieux !

Et pourtant à peine mariée, je ne peux résister aux éloges exaltés de jeunes prétendants officiers ou hussards. Je dois avouer que ces déclarations me ravissent et me montent à la tête…Je deviens une femme infidèle !

Comment me décrire ?

Une gaieté et une joie de vivre m’animent… Dans les soirées mondaines, j’éclipse les autres femmes par mon élégance, privilégiée par ma silhouette de sylphide et mon physique d’une grande beauté. Aucun homme ne résiste à mon regard charmeur et séduisant ! Consciente d’une intelligence que je qualifierai de moyenne et d’une insuffisance de culture, mais armée d’un certain humour, je divertis sur le registre de la frivolité et de la légèreté. J’aime détecter et attiser le désir dans le regard des hommes qui me courtisent…

La conquête de St Domingue déclenche dans la population noire une révolte, la fièvre jaune fait son apparition, meurtrière. Par sécurité, mon général de mari m’exhorte à regagner la France. Je ne peux nier être une femme infidèle, mais du courage m’anime et je refuse de le quitter. Plus tard, il est malheureusement atteint par la fièvre jaune, et meurt. Je regagne la métropole avec sa dépouille, très attristée par sa disparition.

Jeune femme séduisante, ma passion pour la vie et l’amour m’anime !

Je collectionne les amants : six en quatre mois… Cette nouvelle parvenant aux oreilles de mon frère adoré, déclenche sa colère. Il me traite de ‘’petite païenne’’ et décide qu’il est grand temps de me remarier ! Comportement difficilement tolérable pour une femme de la bonne société et de plus veuve !

Pour des raisons diplomatiques, mon cher frère, devenu entretemps ‘’Premier Consul’’ décide de me marier en novembre 1803 au Prince Camille Borghèse. Je pars m’installer à Rome où mon mari possède un magnifique palais et divers domaines.

Cette alliance me flatte et me voici hissée au titre de princesse !

Passionnée d’art, je m’investis dans le mécénat d’artistes. Puis également dans le domaine caritatif, je fais construire des maisons de charité afin d’accueillir des orphelins.

Peu de temps après la célébration de notre mariage, mon mari fier d’idéaliser ma beauté, demande au célèbre sculpteur Antonio Canova, de me représenter en Vénus, la déesse de l’Amour…L’artiste va m’immortaliser le buste dénudé, le bas du corps recouvert d’un drapé fluide, le coude reposant sur deux coussins installés sur le dossier d’un * Kliné.

N’était-ce pas de ma part une provocation d’accepter de poser dans cette posture dévêtue, les seins dénudés ?

Malgré le parfum de scandale que cela soulève, je considère cette œuvre comme un hommage à la beauté originale. Elle reflète l’habileté et le talent du sculpteur qui a su donner au marbre la sensualité et le moelleux de la nature vivante.

Cette statue va traverser les siècles comme une œuvre d’art accomplie, par la perfection du geste de l’artiste. Je ne suis qu’un mirage appelé à disparaître dans la nuit des temps.

Mon train de vie un peu dispendieux et mon libertinage déplaisent fortement à mon époux, qui décide de s’éloigner et de se consacrer à sa vie militaire.

Je regagne Paris et m’installe pour un temps dans le château de Neuilly.

Eprise de luxe, ma vie va se poursuivre dans la légèreté et la séduction…

Mon frère adoré accède aux hautes fonctions d’empereur… et après de multiples déboires, finit prisonnier sur l’Ile de Sainte-Hélène…Triste destin après la gloire, une vie de prisonnier…

Plus tard, je retrouve mon Prince de Borghèse dans la villa Paolina, qui deviendra au 20ème siècle, l’actuelle Ambassade de France. Affaiblie par la maladie, ma beauté s’est ternie et envolée. Je m’éteins à l’âge de 45 ans.

De nos jours, au hasard d’un voyage à Rome, quelle émotion de revoir

la divine et sublime statue de l’éphémère Pauline Borghèse, immortalisée en Vénus par un sculpteur de génie : Antonio Canova !

La vision de ce chef-d’œuvre continue à me fasciner à travers les siècles, par la sensualité et la pureté qui s’en dégage… Mystérieuse Incarnation vivante de la perfection…

* le Kliné* est un lit ou canapé utilisé dans la Grèce ancienne pour dîner.