31B - Emmanuel S - Mes mains

N’ECHANGEZ JAMAIS VOS MAINS !

Ce sont mes mains, des mains masculines, longues et fines comme celles d’un pianiste ou d’un prestidigitateur. Je les tiens des Sallenave, ce qui m’a toujours surpris quand je les imagine agriculteurs, labourant de leurs mains délicates, leur discrète exploitation d’un village perdu du sud-ouest. Mais à bien y réfléchir, c’étaient aussi les mains de générations de sages-femmes aux poignets fin et déliés, expertes dans l’art de cueillir la vie avec mille précautions. Toutes ces mains, ce sont les miennes.

Ces mains, je le ai donc acquises, captées, admirées, sachant qu’elles ne sont pas simplement des paumes, des doigts et des ongles, mais un véritable disque sur lequel est gravé l’enregistrement de nombreuses générations, produisant une symphonie de sons lointains. Une question de transmission.

Aujourd’hui, ces mains délicates m’ont permis de prolonger les plaisirs dictés par mon cerveau : les caresses, la sculpture ou l’écriture, trois passions qui m’ont toujours fasciné. Mais si je possédais deux grosses pognes courtaudes, râpeuses, poilues, aux ongles rongés, aurais-je prodigué les mêmes caresses, créé les mêmes sculptures et écrit les mêmes livres ?

Personne ne m’a jamais pris la main dans le sac ni la main au collet et je déteste en venir aux mains. Je serais plutôt le style d’homme à avoir la main sur le cœur ou à prendre mon courage à deux mains, éventuellement à avoir la main leste. Mais là n’est pas l’essentiel. Sans ces mains qui sont les miennes, certains regards ne se seraient probablement jamais posés, certaines propositions ne m’auraient pas été faites, car au même titre que les yeux, les mains, vivent, séduisent et interpellent par l’harmonie de leurs gestes, comme le langage des sourds-muets transposé au niveau de l’âme.

Sans ces mains, serais-je un autre ? Un boxeur, une brute, un boucher, un karatéka, un garagiste, un bucheron, un étrangleur ? Serais-je plus, ou moins heureux ? Les autres me verraient-ils de la même manière ? Y-a-t-il une concordance psychosomatique entre les mains et l’esprit ? Et finalement, sans ces mains aurais-je écrit ce texte que je viens de conclure par un point d’interrogation ?