31B - Françoise L - Mes alter ego

Mes alter ego

Il serait malhonnête d’esquiver la question, elles ont toujours été miennes, mes mains, elles ont été mon outil de travail, mon gagne-pain, mes consœurs. Je pourrais vous les décrire froidement de façon anatomique : Les deux extrémités des membres supérieurs sont constituées d’os et de ligaments : en premier lieu un ensemble de huit petits os formant le carpe sur lequel s’articulent les cinq métacarpiens qui se prolongent eux-mêmes en phalanges, deux pour le pouce et trois pour les autres doigts. Tout ce squelette est animé par les muscles et les tendons tels des marionnettistes, commandés par quelques nerfs issus du plexus brachial. Ce complexe assure l’agilité de la main et la finesse de sa sensibilité. Une main saisit une multitude d’objets en une journée, elle en perçoit leur texture, leur forme, leur épaisseur et leur température.

Il est ingrat de vous les décrire ainsi. Mes compagnes de toujours méritent mieux. Je suis leur obligée, je leur dois reconnaissance et affection. Nous vivons ensemble depuis la nuit des temps, je jouais déjà avec elles dans le ventre de ma mère.

Bien entendu elles ont eu une enfance. Je me souviens de leurs taches d’encre sur le pouce et l’index droits, stigmates de mon premier porte-plume. Juchée sur mon tabouret, je les frotte à la pierre ponce dans le grand lavabo ovale, je les savonne énergiquement. Découragée par l’inutilité de mes efforts je dois les laisser tachetées, mais propres. Le mercredi soir, elles se font légères, le majeur tendu, posé délicatement sur le pouce, les autres doigts relevés, elles guident les arabesques et les entrechats de mon tutu blanc. A l’adolescence pour vaincre l’ennui, elles s’entichent de pâtisserie, expertes à pétrir la pâte, séparer les jaunes du blanc de l’œuf. Elles aiment particulièrement le goût du chocolat sur la cuiller en bois.

L’âge de la métamorphose venant, mon corps de fille me quitte, mes courbes s’accentuent, mes pieds se font anguleux, mes mains restent telles quelles, menues, petites taille 6. Baccalauréat en poche, une soif d’idéal les réveille, animées de rêves humanitaires elles prétendent sauver le monde. Elles n’ont soulagé la misère ni en Afrique ni en Asie, elles se sont gantées à proximité, en France. Piquer, coudre, inciser et raccommoder n’ont plus de secret pour elles.

A trente ans elles créent leur entreprise. Elles sont majeures, elles sont mon prolongement, mes yeux, mes oreilles. Ces précieuses assistantes palpent, tâtent, soulagent les maux, écoutent l’intérieur des corps, suturent les blessures. Seules ou avec quelques outils, elles accueillent la vie. Au fil des années, elles ont déployé un vrai savoir-faire. La gauche est sensible intuitive, la droite active objective, elles se complètent bien. La journée finie je les entends se serrer l’une contre l’autre, la gauche caresse la droite, la massant délicatement. Pendant quarante ans ces petites mains ont œuvré assidument.

Au retour d’âge elles ont pris une pause, je les ai couvertes de bagues, à la retraite je leur ai offert une manucure. Le soir assise sur le banc, dans la lueur du soleil couchant, je les observe tendrement. Elles sont toujours alertes, pourtant leur peau se plisse, leur dos se tache, leurs ongles se rident, leur paume se creuse. L’annulaire est long et fin, l’index plus court, les pouces sont marqués, le gauche a un souvenir de suture, le droit une bosse d’écriture.

Dans leur chair sont gravés bien d’autres mystères, un air de confidence à demi-mot, entre les creux de la nuit et le regard de la lune. Elles n’ont plus d’âge, elles ont nagé en eaux profondes, chanté à perdre haleine, traversé des déserts, grimpé des pentes abruptes puis dévalé des collines. Elles ont aimé, en retour elles ont été choyées. Avec elles j’ai ouvert des portes, fermé des fenêtres, découvert des mondes, rencontré des êtres, consolé des enfants. Que cachent-elles entre leurs veines ? Des histoires de cœur, des valses du corps ? Des caresses de peau, des mémoires d’enfance ? Des voix disparues, des espoirs perdus ? Du désir peut-être ? De l’aube à la fin de ma vie, elles me suivront toujours fidèles.

Françoise L.