31B - Laurence P. Mes mains

Nouveau-née, mes petites menottes furent recroquevillées. Mes poings fermés boxèrent dans le vide sous les cris de la faim et de la soif. Mes doigts furent souples et élastiques aux couleurs diaphanes. Ils découvrirent la vie.

Petite minote, mes mains, malhabiles aux gestes désordonnés, empoignèrent les jouets désirés. Elles les palpèrent, les malaxèrent et les abîmèrent. Mes doigts devinrent vigoureux et se gainèrent d’ une couleur rose satinée. Ils furent des apprentis assidus.

Puis, mes mimines enfantines s’écartèrent comme des éventails pour atteindre les touches du piano. Elles ressemblèrent à une fleur à cinq pétales qui s’étire. Mes doigts se mirent à sautiller sur le clavier avec joie et frénésie. Ils devinrent transparents, légers et téméraires. Ils s’envolèrent vers mon futur.

A l’âge de demoiselle, mes mains s’essayèrent au dessin. Elles firent naître des fleurs et des arbres. Elles prolongèrent mon âme en devenir. Elles témoignèrent de mes premières émotions, de mes errances. Mes doigts chopèrent une couleur porcelaine et se fuselèrent. Ils créèrent éperdument !

Etudiante, mes mains assumèrent de n’avoir que du papier comme ami. Elles tolérèrent de couvrir de symboles et de hiéroglyphes des feuilles, par milliers. Elles écrivirent, pendant des années, comme des servantes écervelées placées sous mon unique joug. Mes doigts eurent une peau lisse et fraîche et se parèrent d’ongles rosés. Ils obéissèrent inlassablement.

Mes cinq doigts, résolument mousquetaires, furent toujours unis. Cependant, seul l’annulaire gagna et reçut la bague.

Jeune femme, mes mains caressèrent les joues de mes bambins. Elles tinrent d’autres petites menottes au creux de leurs paumes. Mes mains devinrent aimantes et secourables. Mes doigts se réincarnèrent en doigts d’amour, en doigts de fée, en doigts de mère. Ils protégèrent tendrement.

Entre deux âges, mes mains servirent de griffes au jardin. Comme des serres, elles empoignèrent les troncs, les branches et les rameaux. Elles triturèrent la terre et plongèrent dans l’eau. J’eus des mains fortes, malmenées, des mains de fer. Mes doigts reçurent les striures, les écorchures, les rougeurs et les cals. Ils batissèrent rageusement.

Aujourdhui, mes paluches s’alourdissent et se cabossent. La serre n’est plus aussi vaillante. Le poing n’est plus rageur.Les ongles s’effritent alors que les articulations abdiquent. Les paumes rapetissent et se rident. Mes mains, parfois suppliantes, se veinent de couleur alizarine. Ma poigne s’évanouit. Mes doigts se plissent et se gercent. Ils accueillent des phalanges épaisses, noueuses et douloureuses. Ils gémissent en silence.

Demain, mes menottes se ratatineront. Elles se figeront comme une vieille sculpture. Mes mains, devenues si savantes et trop biscornues, capituleront. Elles attendront, en silence, mes remerciements. Ils seront probablement vains.

A moins que je ne relise ces quelques lignes dans vingt ans et que de justes remerciements leur parviennent enfin….