32 - Bénédicte-Fredaine. Sans regret

Sans regret

J’ai totalement arrêté de fumer en 2011, à l’occasion de la naissance de notre premier petit-fils. Ses parents redoutaient les conséquences du tabac pour lui... Ils eurent la délicatesse de ne me faire aucune remarque, mais l’évidence s’imposait. Les premiers temps, j’avoue que je gardais mes habitudes, mais jamais en présence du petit enfant. Pour éviter toute contrariété, j’en vins à fumer uniquement lorsque que j’étais seule dans une pièce, ou à l’extérieur. Fumer était pour moi un dérivatif salvateur face à un stress quelconque : inquiétude, manque de temps, pression, petite faim, toutes les raisons étaient bonnes. La cigarette pour moi n’était pas du tout synonyme de détente. Par exemple après un bon repas : tout le monde fumait, sauf moi. Mon estomac satisfait, je ne ressentais nul l’appétit pour le tabac, et le parfum de la fumée des autres me suffisait largement.

A la réflexion, je dois mon choix à ce petit enfant qui ne m’a rien demandé ! C’est pourtant grâce à lui qu’un jour j’ai décidé intimement, en mon âme et conscience, d’arrêter de fumer.

Choisir revient à renoncer à ce qui n’est pas inclus dans le choix. Dans mon cas, je devais écarter ce que j’avais tant apprécié auparavant, l’abandonner puisque j’avais choisi de cesser.

Autrefois, c’était si bien pourtant ! Il est loin, le temps des feuilles de châtaigner sèches, roulées entre les deux mains pour obtenir le « tabac » que nous allions fumer, invisibles sous la ramure d’un épais laurier du Caucase.

Lointain aussi le temps des Parisiennes, les fameuses P4, avec leur attrait de fruit défendu puisque j’étais « trop jeune pour fumer » . Le paquet de quatre cigarettes était vendu à un prix si minime qu’il entrait dans mon maigre budget. Cet indéfinissable mélange fabriqué par la Seita avait tout pour séduire la jeune clientèle… sauf le goût, mais nous ne le savions pas encore !

Mon horizon tabagique s’élargit avec le début des « soirées dansantes ». Pas question de fumer de vulgaires P4 dans ce contexte ! Le parfum suave, sucré, du tabac blond, était de rigueur. Je me souviens en particulier des Craven A à l’embout délicatement enveloppé de liège pour ne pas coller aux lèvres.

Avec le service militaire de nos amis, ce fut la gabegie des Troupe, ces basiques cigarettes de tabac brun, dont les ressortissants recevaient parfois deux paquets par jour, oui 40 cigarettes par jour. Les jeunes gens faisaient cadeau à leur entourage des paquets en surnombre. Cadeaux qui faisaient des adeptes, puis des accros au tabac. Mais le service militaire n’a qu’un temps ! Je me mis aux Gauloises bleues, sans filtre, en quelque sorte les Troupe du commerce, à peine plus raffinées. Et cette fois-ci, mon goût pour le tabac brun s’affirma clairement. J’aimais la fumée lourde, opaque, qui encombrait l’atmosphère au ras du sol. J’aimais l’impression de « trop vite fini » laissée derrière la cigarette brune. Cette impression appelait d’urgence une seconde cigarette pour lui tenir compagnie. Un peu plus tard, je m’en tins à une valeur sûre : les Gitanes, blanches sans filtre.

J’ai toujours détesté les filtres des cigarettes. Le filtre est un compromis mesquin car enfin : on fume ou on ne fume pas ! Cet appendice prend sournoisement une vilaine couleur jaunâtre comme pour révéler un méfait, puis une répugnante couleur marron, accusatrice. Et une fois la cigarette fumée, ce vieil embout parfaitement imputrescible devient fort encombrant. Rien à faire : pour moi le filtre est une atteinte à l’authenticité.

A cette même époque, je fumais le cigare et je connus la pipe. J’ai adoré les excellents cigares de chez Davidoff, de gros havanes, des petits, et tout le rituel qui entoure la consommation de ce prestigieux produit. Ouvrir le coffret en bois qui conserve toute la fraîcheur des cigares, choisir le plus tentant pour l’œil, écouter attentivement sa juste consistance en l’approchant de l’oreille, le faisant tourner entre les doigts. Il le faut ni trop sec au bruit, ni trop humide. S’il est correct, on en tranche le bout avec le coupe-cigare guillotine qui n’est jamais bien loin, on l’humidifie discrètement de la langue tout du long, on en chauffe doucement le corps avant de l’allumer avec une bonne allumette en bois, enfin ! Dieu que la première bouffée est bonne… Le cigare est un rite, on ne le fume pas par énervement, on doit lui consacrer du temps, l’apprécier à sa juste valeur, il exige qu’on le traite avec soin, concentration, vénération même. Les «Ambassadrices » aux dimensions féminines ont été de merveilleuses complices.

L’art de bourrer une pipe ? Mon frère me l’a enseigné. Lorsqu’il conduisait la voiture, c’était moi qui préparais sa pipe. Aidée du tasse-braise, j’exerçais une pression assez forte au fond du fourneau, plus légère au-dessus pour faciliter l’embrasement du tabac dès le contact avec l’allumette. J’adorais le parfum de l’Amsterdamer aux saveurs de miel qui m’enveloppaient alors. Et en aspirant la fumée avec précaution pour vérifier le bon fonctionnement de l’opération, je fus séduite. Je choisis une élégante petite pipe en bruyère, au fourneau presque sphérique. Mais je n’aimais guère le dur contact avec son bec en bakélite. Fallait-il serrer la pipe entre les dents ? La tenir dans le creux de la main ? J’en déduisis que la pipe devait être fumée avec une sérénité qui n’était pas la mienne.

Toutes ces expériences m’ont comblée, j’ai fumé les pires et les meilleurs des tabacs. Néanmoins je tiens à préciser que jamais, au grand jamais, je n’ai chiqué!

Ah, le tabac ! Pourquoi diable depuis quelques temps lui en voulait-on au tabac ? Après l’avoir encensé, distribué largement, soutenu et développé par de vastes campagnes de publicité, par des dotations gratuites aux soldats, voici que maintenant au contraire, il devenait fléau de l’humanité, responsable des cancers les plus redoutables ! Ah, cette loi Evin de 1991 ! Comme les fumeurs l’ont maudite ! Quels renoncements elle a exigé et exige encore ! Même Lucky Lucke n’a plus le droit de fumer : on a remplacé son éternel mégot par un poétique brin d’herbe… Et M. Hulot n’a plus de pipe…

Si Jean Nicot savait cela, lui qui introduisit le tabac en France, après que Christophe Colomb l’ait rapporté au Portugal ! Cette plante du Brésil était si réputée pour ses qualités médicinales qu’en 1560 Nicot en fit parvenir à Catherine de Médicis pour soigner ses migraines. Nommée « herbe à Nicot » ou plus élégamment « herbe à la Reine » la substance active du tabac prit le nom de nicotine dans la nomenclature des végétaux établie par le naturaliste suédois Linné, au 18ème siècle. Juste reconnaissance…

Pour moi, loi Evin ou pas loi Evin, les interdits n’entamèrent en rien ma résolution de continuer la cigarette à mon gré. Aux incitations de routine des médecins, ma réponse était claire : « J’ai décidé de ne pas arrêter de fumer ». Jusqu’au jour où – vous le savez déjà - la naissance de mon petit-fils …

Je ne dirais pas que cela a été facile, il ne suffit pas de déclarer « Ce que l’on veut, on le peut ! » Il faut tout de même nuancer le célèbre « Where there is a will, there is a way ! ».

D’abord, il faut bien analyser la situation. J’estime que mon cas était facilité du fait que je n’avalais pas la fumée. L’obstacle à vaincre était donc essentiellement un geste, ce qui est probablement moins difficile à supprimer qu’un tabagisme excessif.

Puis, il faut être vraiment et intimement décidé à arrêter. Si ce n’est pas le cas, inutile d’essayer.

Ces deux préalables établis, on doit s’imposer une discipline rigoureuse et …douloureuse. Sur une durée fixée, je baissais ma consommation d’une ou deux cigarettes par jour.

Je compensais l’énervement par la mastication de chewing-gum (pas élégant, mais tant pis),

par les exquises odeurs de tabac des fumeurs alentour, et par le détournement de gestes évocateurs de mon poison préféré, comme le maniement des allumettes. Je crois avoir mâchouillé des boîtes entières d’allumettes - après suppression de l’embout chimique rouge. Toujours pour m’occuper les mains et tromper le mécanisme du geste, je n’hésitais pas à mâcher les crayons papier, comme les écoliers. Si vous saviez le nombre de crayons à mine de plomb que j’ai mastiqués jusqu’à la mine pendant cette période !

Et je m’étais interdit d’absorber des sucreries pour distraire la pénible sensation de manque.

J’ai écarté tout soutien par des « patches » variés, étant certaine que la correction à apporter portait essentiellement sur la gestuelle, plus que la nicotine elle-même.

Las ! Sachez pourtant que la toux persistante, les auscultations et les radiographies ont pendant longtemps plaidé en ma défaveur… La « purification » n’est pas immédiate.

Dix ans plus tard, je ne regrette en rien le choix fait à l’époque et suis heureuse de m’être dit un beau jour : si c’est décidé, c’est décidé. Point, barre.

Avoir choisi d’arrêter le tabac m’apporta des satisfactions. Adieu les cendriers toujours pleins, que plusieurs fois par jour je vidais et lavais soigneusement, tant ces mégots à l’odeur pointue, aigrelette me paraissaient inesthétiques. Adieu aussi la cendre de cigarette tombée à côté du cendrier ou bien, pire encore, sur le clavier de l’ordinateur… Cette nouvelle propreté me procurait une certaine satisfaction, et me rendait plus sereine.

En outre, les caverneuses toux matinales propres aux fumeurs disparurent, les essoufflements de vieillard cacochyme s’envolèrent. Ne fumant plus je retrouvais le souffle et le tonus nécessaires pour grimper quatre à quatre les deux étages conduisant à la chambre des enfants. Et plusieurs fois par jour bien sûr. Sortir chercher du bois pour la flambée ? Bah ! Cela m’obligerait à prendre l’air… malgré un froid de loup ou une pluie battante. J’avais retrouvé une vivacité physique gratifiante.

Je faisais même des économies ! Car, à fumer sans arrêt, j’enrichissais l’Etat, heureux percepteur des taxes. La montée en flèche des prix devenait rédhibitoire. Après avoir incité les foules à fumer, il fallait désormais les en dissuader en érigeant des barrages : prix astronomiques, slogans dissuasifs, tels « Fumer tue », écrit en grosses lettres sur le paquet que vous venez d’acheter, affichage d’horribles visuels, de photos montrant les dégâts du tabac sur les dents, les poumons, etc.

Quel bonheur de ne plus être concernée par cette orchestration culpabilisante.

Ce dont je tire la plus grande satisfaction dans ce choix d’arrêter le tabac, est de constater que j’ai réussi à mener à bien ce que j’avais décidé. Sans le secours de succédanés.

A un instant T, j’ai pris la décision claire, déterminée et sans retour d’arrêter de fumer. Et je m’y suis tenue, une fois pour toutes. Désormais je regarde les deux vieux paquets restés là dans le tiroir, conservés comme pour me montrer la vanité de ce qui, si longtemps, m’a semblé indispensable.

Et c’est toujours avec le même plaisir que je respire l’odeur du tabac. Je ne la crains pas, elle ne suscite plus l’irrésistible réflexe de prendre une cigarette.