32 - Corinne LN - La peste ou le choléra

LA PESTE OU LE CHOLERA

Le jour où ma vie a basculé, il tombait des hallebardes, un déluge de pluie balayait en cadence les vitres de ma chambre. En bas, dans l’étroite rue pentue, les voitures soulevaient de larges gerbes d’eau et de rares parapluies anonymes se risquaient à arpenter l’asphalte détrempé. C’était un affreux dimanche de printemps, un de ceux qui rendraient nostalgique le plus heureux des hommes et pour moi, c’en était trop. Avec mon cœur en morceaux j’ai plongé par la fenêtre sans réfléchir, sans crier, sans même hésiter. Je crois que je voulais juste oublier, dormir un peu, m’évader. Avec le recul, je pense qu’il me fallait ce coup de semonce pour avancer.

Sur le méchant trottoir détrempé, telle un pantin désarticulé je baigne dans une flaque saumâtre. La douleur me transperce comme un poignard et les cris des passants ne parviennent pas à couvrir mes hurlements de souffrance. Leurs regards affolés et compatissants m’indiffèrent car le temps s’est arrêté sur ma douleur physique, il n’y a plus que ça qui compte et c’est peut-être finalement ce que je cherchais en sautant lâchement du premier étage alors que la tour Eiffel est à peine à deux stations de métro. L’eau du ciel ruissèle sur mon visage comme un faisceau de larmes amères et, avant même l’arrivée des secours, j’ai compris que je suis trop jeune pour mourir, trop fragile pour jouer avec ma vie, trop intelligente pour jamais recommencer. Ce saut de l’ange stupide et mesquin sera comme une nouvelle naissance. Mes huit semaines d’hôpital me guériront du blanc et de l’immaculé à jamais. Des années plus tard, je ne supporte toujours pas l’odeur de l’alcool et je refuse l’idée même d’un petit déjeuner au lit.

Pourtant je ne te remercie pas pour cette cruelle leçon, toi le monstre, le lâche, l’irresponsable. Tu as brisé mon amour tout neuf, tu as tué ma première vie, celle de l’insouciance, du rire, de l’innocence. Je te maudis à jamais, ce sera mon fil d’Ariane, ma bouée de survie.

Avant, l’avenir semblait tout tracé, nous marchions main dans la main vers une vie pleine de promesses. Chaque soir je m’endormais dans tes bras, dans tes draps bleus, je respirais ta peau tiède. Nous étions jeunes, libres, heureux, le cœur léger, le corps en feu. Je me berce encore de ton rire qui ne s’éteignait que dans un baiser, de ton regard clair, pétillant, de ta force et de ton éternel optimisme. Entre la Sorbonne où j’étudiais et la Faculté de médecine il n’y avait qu’un saut de puce que nous franchissions nous engouffrer dans la pâtisserie alsacienne, l’antre chérie des étudiants du quartier latin. Unis par la même passion de la nature nous connaissions tous les recoins des jardins et des parcs parisiens. Dès que possible, nous nous échappions de ton appartement lilliputien dans les quartiers chauds de Pigalle pour trouver un coin d’herbe fraiche, un bouquet d’arbre, un paisible refuge où nous blottir et nous endormir l’un contre l’autre.

Aujourd’hui encore, je n’arrive toujours pas à prononcer ton prénom mais je me souviens de chaque détail de notre première rencontre. Tu étais debout en face de moi, dans ce métro bondé, le nez plongé dans tes cours sous son abondante tignasse dorée. Tu entamais ta deuxième année de médecine, celle où il ne faut rien lâcher. J’ai attendu impatiemment que tu lèves la tête pour croiser enfin ton regard, un éclair bleu moucheté d’or assorti d’un long sourire charmeur. Secouée d’un long frisson, j’ai baissé les yeux mais, en sortant du métro à Odéon, j’ai suivi discrètement ta haute silhouette. Quand tu as franchi le porche de la faculté, je suis restée sur le trottoir les bras ballants cherchant une idée pour ne pas te perdre, pour te retrouver. Alors que je tournais les talons dépitée, ta main puissante s’est posée sur mon épaule, me faisant bondir sur place et j’ai découvert les vibratos de ta voix rauque qui suggérait un premier rendez-vous devant la Fontaine Saint-Michel. Le soir même tu m’attendais les cheveux en bataille, le sourire en bandoulière et nous ne nous sommes plus quittés. Tout nous réunissait, nous avions les mêmes passions, les mêmes envies, le même désir d’absolu, la même joie de vivre et ce sentiment indescriptible d’être invincibles ensemble.

Tu avais travaillé comme un bagnard dans les champs deux étés consécutifs pour réaliser ton rêve, t’offrir une moto, ton unique possession. Tu étais tellement heureux, tellement fier. Nous avons passé des heures sur cette Triumph, elle était la clé de notre liberté, nous roulions sans casque, sans blouson, sans crainte, je sens encore le vent dans mes cheveux, j’entends vrombir le moteur des voitures que nous dépassions et le chant des oiseaux qui nous accompagnait comme une divine musique. Hélas, ton bonheur t’a tué.

Le jour de ton enterrement, il pleuvait à pierre fendre, un crachin persistant qui accompagnait mes larmes intarissables. Je me tenais avec nos amis au fond de la petite église du Pays d’Auge. Devant nous les anciens du village chuchotaient en hochant la tête. Je les détestais, je déteste cette tristesse feinte qui n’est que ragot et cancanage. Dans le cœur de l’église, j’apercevais le visage fermé de ton père et celui défait de ta mère, cette mère que tu vénérais, avec un rire contagieux comme le tien, les mêmes cheveux délavés, les mêmes yeux piqués d’or. Je n’ai rencontré tes parents qu’une seule fois, un beau jour d’été. Je tremblais de joie et d’émotion, j’avais hâte de découvrir ta famille accueillante, chaleureuse, délicieusement simple, tellement différente de la mienne, coincée, parisienne jusqu’au bout des ongles. Nous avons déjeuné sous un tilleul majestueux entouré de pommiers devant une longère décrépie pleine de charme. J’ai senti que ton père avait deviné mes origines bourgeoises je ne sais par quel miracle car, dans les années soixante-dix, nous vivions comme des hippies dans un dénuement volontaire. J’avais tout l’arsenal, robe légère, cheveux longs piqués de fleurs, colliers de coquillages. Nous nous baladions pieds nus, libres, le cœur en dilettante et le verbe léger, simplement heureux.

Alors, si je te retrouve, je te tuerai, assassin, briseur de rêve, pleutre, déserteur, sale fuyard. L’eau a coulé sous les ponts et je sais bien que je te cherche en vain mais sache que je ne t’oublie pas. J’espère que depuis toutes ces années, les remords t’étouffent, te dévorent de l’intérieur, alors peut-être, si tu souffres aussi, je pourrai te pardonner un peu. Etais-tu ivre mort, distrait, simplement épuisé cette nuit-là, as-tu fermé les yeux juste un court instant? Je peux entendre tes raisons mais tu as choisi, tu as délibérément fait le choix de t’enfuir, de ne pas t’arrêter, de ne pas le sauver. Tu aurais pu le sauver. Il a agonisé pendant de longues minutes dans un fossé sur cette petite route, à côté de sa précieuse moto en miettes, avant que les secours n’arrivent enfin pour recevoir son dernier souffle. Chaque nuit d’insomnie je revis ses souffrances, ses espoirs et son désespoir. C’est mon prénom qu’il a prononcé dans les bras des pompiers avant de rendre l’âme, maigre consolation.

Ce triste jour de printemps, en mille morceaux sur ce trottoir ruisselant, je choisis de vivre pour toi, mon premier amour, pour ne jamais t’oublier. Depuis, j’avance pas à pas et je peuple mes nouvelles vies de « si ». Et si tu étais toujours là ? Et si le monstre s’était arrêté pour te secourir ? Et si je ne t’avais pas laissé rentrer seul ? Si j’avais quitté cette soirée avec toi comme prévu, j’aurais mis plusieurs minutes à faire mes adieux et tout aurait été différent. Nous aurions croisé le monstre quand il roulait peut-être encore à droite. Oui, je crois que c’est à moi que j’en veux. Ce soir-là nous fêtions un anniversaire, une belle soirée joyeuse, alcoolisée, dans des volutes de tabac blond. Mais nous nous étions chamaillés, un stupide accès de jalousie, une belle brune qui te collait aux basques et toi toujours aimable, gentil, posé qui tardait à t’en débarrasser. Et puis, ton rire m’a désarmée comme d’habitude et nous nous sommes retrouvés langoureusement sur la piste de danse une toute dernière fois. Je devais être un peu éméchée, j’avais sans doute un peu honte de moi, je ne me souviens plus mais j’ai choisi de rester m’amuser encore et je t’ai laissé partir seul sur ta moto rutilante. Alors je crois que c’est à moi que j’en veux, à ma stupide jeunesse, à ma jalousie ridicule, ou alors je m’en veux simplement d’avoir choisi de vivre sans toi, sur ce sordide trottoir gris comme mon cœur, en ce triste dimanche, alors que j’aurais pu te rejoindre à jamais avec toute la fougue de ma jeune passion.