32 - Dominique B. - Ecoute

Ecoute… Ecoute-moi… je vais te raconter ce que tu ne sais pas…

Pour sauver ta vie, ils ont dû t’endormir. Ton corps devenait fou. Tout se déréglait comme au hasard. Tu te souviens à peine de la douleur qui te tordait, de ce masque à l’odeur de caoutchouc, des yeux bleus au-dessus de toi… puis plus rien.

Tu n’as pas senti la lame qui a ouvert ton ventre, les mains qui l’ont pénétré pour m’extraire de la pénombre tiède de mon nid. Tu n’as pas vu l’infirmière m’emporter, me frotter, me placer dans une grande boite transparente chauffée. La lumière me faisait mal mais je ne savais pas encore pleurer. Je suis passé de main en main, de voix aigues à des grosses voix. J’ai senti des piqûres, des choses froides introduites dans mon nez, ma gorge. Tout a été fait pour que je vive. J’étais une toute petite chose avec des bras d’araignée et des jambes de sauterelle. Mon torse se soulevait au rythme de l’air que m’insufflait un appareil qui poussait de gros soupirs. Je n’ouvrais pas les yeux. Pas envie et pas la force. Puis Clarissa est arrivée. Sa voix chantante me parlait d’un lointain de chaleur. Elle m’a surnommé « Petit bonbon ». Elle me parlait de toi. « Ta maman dort encore mais elle viendra bientôt. Attends la Petit Bonbon ! Elle est si jolie. » Ses grandes mains s’occupaient de moi avec adresse et douceur. Parfois, elle me caressait le ventre en chantonnant. Elle riait souvent, surtout quand je gigotais. J’aimais bien lui faire plaisir et entendre ce rire éclatant et j’ai gigoté de plus en plus souvent. Elle a bien compris mon manège et riait de plus belle. Lorsqu’elle s’éloignait, je ne percevais que des bips, les soupirs des machines, des chevrotements bizarres, des voix inconnues. Je ne bougeais pas. Je dormais. Mon tout petit corps devait achever de se préparer. C’est difficile tu sais de faire ça tout seul. Je n’avais pas beaucoup de force. Presque pas. Quand Clarissa m’encourageait de sa voix joyeuse, l’envie de devenir renaissait. Pas longtemps. Il me semblait souvent qu’un ailleurs plus léger, plus facile existait. Sans douleur. Sans faiblesse. Sans peur. La tentation de me laisser glisser, de me fondre dans la lumière bleutée de ma boite me saisissait souvent. De plus en plus souvent. Clarissa me grondait gentiment. « Petit bonbon, allez, reste avec moi. Ta maman va arriver. Courage Petit bonbon. » Je ne savais pas ce qu’était une maman. Ni le courage. Et j’étais fatigué. De plus en plus. Mes petits bras ne s’agitaient plus. Presque plus. Tu comprends n’est-ce pas ? Tu n’es pas fâchée ? Tu sais… une araignée-sauterelle n’est pas grand-chose à elle toute seule. Je devinais un manque, une absence que je ne savais pas combler. Je grelotais parfois malgré la chaleur. Un matin, j’ai senti un liquide tiède couler sur mes joues. A la fois délicat et douloureux. Clarissa m’a félicité. « Bravo Petit bonbon. C’est magnifique. Les plus jolies larmes que j’aie vues de ma vie. Bravo. »

Et puis… et puis… un soir que je me sentais glisser de plus en plus loin des bruits et des lumières, Clarissa est arrivée en chantant. « Je vais te faire tout beau Petit bonbon. Le plus beau ! » Elle m’a frotté, changé, essuyé… elle a ouvert la boite pour la première fois, m’a soulevé de ses mains un peu tremblantes. Elle m’a déposé sur une sorte de coussin moelleux, très doux. « Petit bonbon, voilà ta maman. Tu es contre sa peau. Elle te tient dans ses bras. »

Un battement, là, sous cette peau chaude m’a rassuré. J’ai glissé moins vite, moins loin. J’ai attendu. Sans inquiétude ni impatience. Une sorte de halte, un repos.

Un murmure soudain, un ruban si doux, vibrant et léger m’a habillé de couleurs. Un chuchotement pour moi seul. Une caresse. Cette voix dont l’écho intime résonnait en moi. J’ai cessé de glisser. Je ne voulais plus glisser. Agrippé à ta peau de toutes mes petites forces, j’ai répondu à l’invitation fervente de ta voix câline par un gargouillis, comme une chatouille ivre. Tu te souviens ? Tu as ri ! Et ton rire a fracassé, effacé l’ailleurs qui m’appelait encore. Ton murmure a bercé ma peau de son souffle… rassuré mes fragiles équilibres… épanoui mon premier sourire…

Quatre petits mots pour une vie, pour la vie… « TU ES MON AMOUR ».