32 - Dominique B. - Le choix

Un index osseux pointe sur une vieille photo aux bords dentelés un garçonnet en costume marin…

« J’ai été cet enfant né presque à la fin de la guerre de 14-18 dans une paisible bourgade du nord de l’Algérie. Petit garçon juif, aîné d’une fratrie de cinq enfants. Des parents dévoués à leur famille, attachés aux traditions et cependant ouverts aux différences. De cette enfance, douce et chaleureuse, me restent des couleurs… les poivrons rouges qui sèchent au soleil d’été sur le toit terrasse, le vert des sapins s’affirmant sur le blanc de la neige d’hiver… des odeurs, celles des épices de la cuisine mauresque, de la soupe qui cuit au four pendant des heures… des sons, nos cris lors des parties de cache-cache entre les draps qui fasèyent dans le vent, l’appel du muézin ou celui du chofar. Portant tous les espoirs de réussite de l’aîné, mon père m’inscrivit à l’école catholique d’excellente réputation. Jusqu’au bac. Puis, la métropole. Paris, études de droit, examen du barreau. Avocat stagiaire dans le cabinet de Maitre Floriot, je fus « cueilli » par la Gestapo sur les marches mêmes du Palais de Justice, ma robe sur le bras, un après-midi d’avril 1943. Drancy tout d’abord. Puis un mois plus tard, trois jours de train pour atteindre Auschwitz. Epuisés, affamés, puants et déboussolés, nous débarquons sous les hurlements des chiens et des soldats allemands. Je soutiens un vieux monsieur et le guide vers le camion qui attend. Je grimpe et me retourne pour l’aider à monter. Une crosse de fusil me frappe et m’oblige à descendre pour rejoindre la file de ceux qui iront à pied. Je ne sais pas encore que ce soldat vient de me sauver la vie. Quelques semaines d’horreur, de stupeur. Un tatouage sur l’avant-bras gauche. Solidarité et férocité cohabitent. Et la faim, toujours. Transféré au bout de l’été vers les mines de charbon dépendant d’Auschwitz.

Réveil chaque matin à 3 heures 30, appel, marche jusqu’à la mine après une ration d’eau chaude colorée dans laquelle flottent quelques rognures informes. Travail dans la mine de 6h à 18h. Brève pause pour le déjeuner pour ceux qui ont eu le courage de ne pas manger toute leur ration journalière de pain la veille au soir.

Je suis attribué à un mineur expérimenté, polonais libre, chargé de tirer de moi le maximum. Son emploi et son salaire dépendent de notre rendement. Sans cruauté ni compassion, il fait son travail. Moi aussi. Sans un mot. Il ne parle pas aux juifs. Je ne parle pas le polonais.

A l’heure du déjeuner, il déballe devant moi sa gamelle dont les effluves douceâtres sont torture et plaisir mêlés. Je mâche avec application le pain aigre soigneusement épargné, assis sur le sol noir. Après avoir essuyé son écuelle de son pain frais et blanc, il sort chaque jour une pomme de son sac. Les couleurs vives de ce fruit luisant dans la pénombre me font baisser les yeux pour cacher ma détresse d’affamé. De son couteau essuyé sur son pantalon, il s’applique à peler cette pomme d’un seul ruban. Puis il jette son épluchure au loin. Discrètement, je la ramasse sans qu’il me voie. Je la hume le soir sur mon châlit, puis la déguste malgré le charbon qui la recouvre d’une ombre sale. Malgré mes précautions, mon « chef » déchiffre mon regard avide. Il lancera désormais sa pelure à mes pieds chaque jour. Je frémis d’abord sous l’injure.

Le choix qui s’ouvre devant moi est abyssal. En quelques secondes, il me faut choisir. Accepter le serpentin outrageant ou refuser cette nourriture souillée d’insulte et de charbon pour conserver de moi-même un peu de cette image humaine tellement piétinée. Comment ramasser ce résidu de nourriture et demeurer un homme ? Dignité ou orgueil ? Mais qu’ai-je à faire de la grandeur et de la décence dans cette mine qui pourrait chaque jour m’ensevelir ? Survivre n’est-il pas mon seul devoir ? Pourquoi réciter chaque soir au sortir de la mine le « Je vous salue Marie », seule prière inscrite dans ma mémoire, suivie des deux premiers mots d’une prière en hébreu, « Chema Israël » ? Pourquoi remercier le ciel d’être encore vivant et refuser cette aumône ? N’y aurait-il pas une acceptation, aussi minuscule soit-elle, de la valeur de ma vie dans ce geste du mineur polonais ? Pitié ou compassion ? Mépris ou haine ? Soudain, un souvenir surgit qui m’électrise. Au début des restrictions, mon jeune frère, étudiant en médecine, avait arrêté mon couteau qui s’apprêtait à peler une pomme. « Non, mange la peau des pommes, elle contient tant de vitamines ! Tu pourrais en avoir besoin un jour ! » L’écho de sa voix rieuse autorise ma main à se tendre vers la spirale éclatante qui m’attend sur le sol. Le choix de vivre s’impose dans toute son évidence et sa simplicité. Oui, je veux vivre, survivre, revivre.

Grâce à ces épluchures et à leurs vitamines, j’ai échappé au typhus et à la dysenterie qui tuaient chaque jour tant d’hommes. J’ai partagé chaque soir « ma ration » avec un jeune juif polonais. Tadeusz. Il m’apprenait quelques mots de sa langue que ma mémoire s’appliquait à ne pas enregistrer. Et il me souriait. Tadeusz, 16 ans.

Lors de la libération du camp en avril 1945, les américains nous ont proposé des fusils pour supprimer nos bourreaux. Sans un seul regard pour eux, aucun des survivants n’a même touché une seule arme. Tous se sont levés en silence et ont tourné le dos à nos geôliers agenouillés. Ce choix-là n’était pas celui du pardon ni de l’oubli, mais celui de la dignité humaine retrouvée.

La guerre est finie, depuis très longtemps. A mon retour, j’ai retrouvé ma place dans le cabinet d’avocat parisien, je me suis marié. Mon fils a enchanté mes jours. Je lui ai enseigné autant que j’ai su la puissance des mots, l’importance des gestes, le respect de tous les autres et la force de faire des choix.

Et à manger la peau des pommes. »