32 - Françoise L - Pile ou face

Pile ou face*

Oups ! Me voici dans l’ampoule, j’ai pu saisir de justesse une frange, évitant ainsi la chute dans la grande cavité. Pas le temps de souffler je suis balloté, bousculé par les contractions de ce long tube. Le lieu du rendez vous se trouve dans ces fonds marins. Tout autour de moi, des bouquets d’algues tapissent les parois, elles ondulent doucement. Je m’y laisse bercer, un peu de répit avant la grande marée. Le trac me gagne, je n’ai que quelques heures pour faire le bon choix, ma vie est courte. Heureusement je suis tout frais, avec un peu de chances il y aura deux marées. Ah les voilà, ils grondent à l’entrée du tunnel, le flux me submerge. Au milieu des flots nagent une multitude de petits têtards, une grosse tête et une queue mobile comme un flagelle. Lequel choisir ? De quel sexe sont-ils porteurs ? En tout cas j’en veux un, complet avec une tête bien remplie et une queue agile. Vous ne pouvez pas savoir : certains ont perdu la tête, d’autres en ont une minuscule, certains sont affublés de deux flagelles, d’autres tournent sur place ou pire restent englués dans la vase. Trouver le bon étalon n’est pas gagné. J’ai beau faire, je ne vois pas leur sexe, cela me chagrine beaucoup. Choisir m’est interdit, c’est la loterie. Leur chromatine sexuelle est repliée en boule, au fond du noyau et un seul est élu. Après avoir transpercé ma membrane et abandonner son flagelle, nos chromosomes se déploieront pour se mélanger en un grand pêle-mêle. L’intimité sera de courte durée, l’accouplement à peine achevé, nous nous multiplierons en une infinité de cellules ; toute cette aventure pour produire un petit humain, fille ou garçon ?

Cette question me tracasse, je suis niché chez un couple qui a déjà trois filles, une quatrième risque d’être mal accueillie ! Dans la famille du mari, les hommes meurent pour la France, alors faire un héros de plus, mauvaise idée ! Du coté maternel le grand-père a très envie d’un petit fils, lui qui n’a que des frères a perdu son seul fils à la naissance.

Depuis longtemps ils ont choisi le prénom du garçon, celui d’un saint au cœur pur qui vivait en pleine nature, prêchant aux oiseaux. Ils aimeraient tellement nommer leur enfant ainsi, mais voilà déjà deux naissances qu’ils sont déçus. Il serait dommage de ne pas utiliser ce si beau prénom. Fille ou garçon ? De toute manière les dés sont jetés, je n’y peux rien.

Désirée garçon, neuf mois plus tard ce fut une fille toute brune aux cheveux courts. Une voyelle fut rajoutée au prénom masculin. Un coté fille, un coté garçon, il en a été décidé ainsi. C’est à elle de devenir, maintenant.

Pendant longtemps, son cœur a balancé, pourquoi choisir ? Dès qu’elle peut, elle troque sa jupe plissée pour un pantalon. L’été la plage l’appelle, elle y court pieds nus, en short, les cheveux au vent. Elle aime nager, escalader les rochers, rouler dans les dunes, être libre. A la faculté elle déboule en solex, dans les rues elle fait vrombir sa mobylette. Sois autonome ma fille, lui a dicté son père. A l’école, les religieuses lui inculquent une éducation de bonne chrétienne, future épouse et mère accomplie. A l’adolescence cet uniforme lui pèse, ces attributs féminins l’encombrent, ils disparaissent à sa demande, sans bruit. Pantalon, caban et chaussures informes sont ses nouveaux atours. Sa sœur, son alliée a explosé en vol, alors elle rentre en résistance. Elle manifeste contre le numérus clausus, râle après toute forme d’autorité, rejette les faux-semblants. Elle rumine : Non, pas question de ressembler à ma mère ! Son identité n’est toujours pas définie, elle ne veut pas choisir, aucune contrainte.

Ces années là, dans les rues les sorcières font grand bruit. Ces paroles de femmes résonnent d’un ton nouveau et d’une vigueur particulière. De sa fenêtre elle les entend, elle reconnaît ces clameurs, ce sont les siennes. En un élan elle retire ses clarks pour des ballerines, met des boucles à ses oreilles et court les rejoindre. Avec elles, elle crie du plus profond d’elle même: Oui, je suis femme.

* extrait de mémoires d’un ovule, édition des femmes (épuisé).

Françoise L.