32 - Jean-Pierre G - Le pas de côté

Bavière, été 1964.

Chantier de volontaires de onze nationalités ; je garderai le contact avec Helena, jeune étudiante suédoise dont la mère est responsable de l'office de tourisme à Husqvarna ,cité déjà célèbre pour ses productions technologiques. Fin d’été 1964,,convocation à Science Po Strasbourg pour l’entretien d'évaluation suite à mon dépôt de candidature. Je rencontre un journaliste des Dernières Nouvelles d’Alsace ,chargé de cours, mon aspiration à devenir moi aussi journaliste le fait sourire quand j’évoquerai le célèbre quotidien du Soir “Le Monde” il me répondra narquois :

- Certes ,mais beaucoup d'appelés pour peu d ‘élus sans compter qu’il vous faudra ensuite passer par une école de journalisme...

Champagne, Octobre 1951

Ce couple de jeunes instituteurs arrive l'année de mon entrée au cours préparatoire. Comment à 6 ans, perçoit-on que l'école c'est important ? Tout de suite cela me convient, très curieux, je me sens en phase avec cette dynamique générale. Retrouver les copains du quartier, parcourir les 300 mètres quatre fois dans la journée sauf le jeudi consacré au catéchisme. Comprendre que la famille est l'espace privé que l'on n’évoque pas sauf exception : arrivée de la petite sœur ou maman malade.

Une scolarité sans écueils ,des appréciations positives ( n' attendez pas d éloges de ces hussards de la république ) des encouragements à progresser ,toujours, l’entrée en compétition avec les 3 ou 4 autres premiers de cordée puis le collège ,la valse des professeurs qui vous interpellent , donnant du "Vous " et semblant indifférents à vos préoccupations .La transition se passe mais c' est délicat : "Élève doué en langues , en lettres mais catastrophe en mathématiques. Doit se reprendre s’il veut réussir”.

L'histoire géo et les activités sportives permettent de redresser la barre et comme au saut en hauteur , ça passe de justesse grâce à l'oral d’allemand et au sport.

“Maman ,Papa ,je l’ai !”

“C'est bien fiston !”

"Et maintenant que vais-je faire ?" clamait Gilbert Bécaud dans le Radiola familial.

Je veux "faire journaliste au Monde, ou à défaut à l'Express, celui de JJSS et Françoise Giroud. L’Express de l' époque prônait l'indépendance de l’Algérie. Je le lisais au lycée sous le manteau; cet hebdo, à contre-courant, que les pions laissaient traîner et que l'on récupérait tout comme le Canard Enchaîné du mercredi: en première heure ce jour là, le prof d’anglais nous collait un devoir sur table .Nous comprîmes vite que cela lui permettait de lire son journal qu'il jetait ostensiblement à la corbeille quand retentissait la sonnerie ,et il s' arrangeait toujours pour voir qui le récupérait .

La guerre en Algérie omniprésente ,de jeunes rappelés, piliers de l'équipe de football rentrés blessés et mutiques parfois. Au loin dans cette région truffée de camps militaires on voyait passer à travers la plaine dans la poussière blanche des cohortes de suspects enchaînés par 3 et encadrés par des militaires .

Au village, des travailleurs algériens avaient été tués dans leur baraque dortoir et la gendarmerie avait bouclé la zone. Curieux, j’interrogeais alentour sans obtenir de réponse satisfaisante ,un jour je questionne un militaire dont la jeep radio est postée à l'entrée du village , son capitaine survient et me rabroue sèchement, me renvoyant vers les copains sur le terrain de football.

Est-ce la goutte d' eau qui me conforta dans l'idée que rapporter des faits vérifiés constituait le socle d’une pensée autonome ,une garantie de compréhension du monde alentour ?

Strasbourg, rentrée 1964,la promotion compte 120 étudiants dont un quart étrangers: fils de potentats africains en costume trois pièces chaque jour différent ,stylo de marque et montre voyante. En novembre, le professeur principal nous décrit la sociologie de cette promo - qui ne deviendra jamais un groupe homogène :seulement cinq d' entre nous sont issus du monde rural ,la moitié fils et filles de professions libérales et cadres supérieurs.

N'étant pas boursier, j’arrondis mon budget par du babysitting et des extras ,fêtes de la bière, réceptions privées et travail le week end au resto universitaire .Nuits raccourcies, fatigue ,inattention, lectures survolées et au final devoirs bâclés. Les cours me passionnent, certains profs attentifs ,prodiguent conseils et avertissements. Pourtant je ne parviens pas à convaincre ma famille d’augmenter mon budget et fin mai , après les examens blancs du passage en seconde année ,je file sac au dos vers la Scandinavie travailler dans un palace comme aide de cuisine. La mère d’Helena m’a trouvé une place de saisonnier. Je soufflerai mes 20 bougies dans cette famille où l’on parle quatre langues et commente la bible. La bibliothèque est riche d'auteurs français, Victor Hugo en tête mais aussi Bernanos dont je n’ai pas lu une ligne.

En cuisine le jeune chef me confie, en tant que Français, le poste des frites ; il fut cuisinier pendant deux années sur le paquebot France et en garde une réelle nostalgie .Il m’informe des impératifs du travail en équipe. Durant tout ce mois de juin où il est tentant de vivre au rythme des journées sans nuit, une seule et unique panne de réveil fut tolérée .

Rentré au bercail un mois plus tard, je savais que je ne postulerais pas dans une rédaction. Exit Sciences Po ,ses codes et ses hautaines considérations .Cette expérience ,l'absence de soutien familial, ces mois de réflexion m' amènent à postuler à “Peuple et Culture” institut de formation à l’animation socioculturelle. J’avais déjà encadré plusieurs chantiers de jeunes volontaires européens et suivi les stages de formation à l’encadrement de séjours internationaux. Je savais que cette voie serait la mienne ce qui advint puisque, une fois passés les 16 mois d' armée ,libéré le 2 mais 1968 je partis rejoindre les camarades vers le Quartier Latin.

A ce sujet l’anecdote suivante donne la mesure de ma naïveté face à l’ordre établi:

Libéré début Mai 1968 ,j'apprends que “mon régiment” est en stand-by du côté du fort de Vincennes ,ma petite amie réside à St Mandé. Je file chez Félix Potin quérir quelques bières et retrouve les copains quittés 3 jours plus tôt ; ils sont là, en tenue de combat ,armes au pied, les chars sont dissimulés dans les fossés. Discussions, échanges d’informations et de souvenirs. Le capitaine nous surprend, j’étais son chauffeur une semaine plus tôt ,il me connaît parfaitement :

- Que fais-tu ici ? tu sais pourtant qu’on est en alerte ? Allez, finissez vos bières et toi, tu disparais fissa!

- Affirmatif mon capitaine ,message reçu !

Je m’éclipse pour, un quart d’heure plus tard, revenir sur les lieux terminer la conversation avec les copains .Mais le capitaine ,l’air grave est là qui m' attend et me menace des pires conséquences pour “atteinte au moral des armées”(sic).

Ainsi, je fus “suivi” les trois années suivantes par la sécurité militaire m' assura le directeur de l'institut de formation. Chaque année il était appelé au téléphone par cette instance et répondait du mieux possible à leurs questions.

Jean Pierre G. 32