32 - Laurent - Choucroute ou paella

Treize ans. L’âge des possibles, de la croisée des chemins, des choix. L’âge des incertitudes, des doutes, des questionnements. En cette fin de classe de cinquième, on me somme d’opter pour l’allemand ou l’espagnol. La donne est binaire. Binaire et caricaturale à mes yeux encore naïfs : à ma droite, l’ex-ennemi devenu ami, le germain obéissant, chantre du travail discipliné, la rigueur incarnée, la bière et les saucisses, la Mercedes indestructible, l’industrie conquérante ; à ma gauche, le soleil, la fête, le farniente, le flamenco, la sangria, les tapas et les tacos, la vierge des processions dans les rues de Séville, les jupes virevoltantes sous le ciel d’Andalousie. Mon choix est vite fait, parce que c’est aussi celui de Manuela. Manuela Sanchez, une brune aux sourcils drus, aux yeux sombres et au sourire de nacre, une silhouette tridimensionnelle aux proportions idéales, une pianiste en herbe dont j’ai déjà pu admirer la nuque au fin duvet lorsqu’elle relève ses longs cheveux en un chignon improvisé avant de s’asseoir devant son clavier, bref, un réveil-matin de la sensualité et une usine à rêve et à fantasme à elle toute seule. Elle ira en quatrième B, celle des hispanophones. J’irai aussi. Parce que. Parce que la langue espagnole s’apprivoise plus facilement que l’allemande. Parce que je sais que tel est mon destin. Pour me ramener sur terre, on me vante le teuton, on dénigre l’andalou. On entend raisonner, user d’arguments rationnels : il faut apprendre l’allemand pour rapprocher les peuples, préparer l’avenir, faire son chemin dans l’Europe en construction, la langue espagnole ne vaut que pour le loisir, les vacances, les voyages, l’ignorer ne sera pas un obstacle à ma destinée. On piétine mon ressenti. La rationalité est une violence. Je proteste, j’avance moi aussi mes atouts : le monde compte une vingtaine de pays hispanophones et la langue espagnole, la troisième la plus parlée au monde, est celle de plus de 350 millions de personnes (sans compter Manuela Sanchez), alors que les pays germanophones se comptent sur les doigts d’une seule main (celle de Manuela Sanchez, notamment) et moins de 100 millions d’individus la maîtrisent (à l’exclusion de Manuela Sanchez). Ma décision est prise et je force le destin en exhibant mon goût pour la péninsule ibérique à grand renfort de posters madrilènes apposés sur les murs de ma chambre. J’envisage déjà de me faire offrir une guitare pour Noël et simule un intérêt pour la défense des peuples opprimés d’Amérique du sud en lutte contre la dictature et pour la Libertad. On abdique sous la force de mon obstination aux allures de motivation rassurante.

On a parfois de bonnes raisons de faire de mauvais choix. Ma quatrième B sera un enfer. L’apprentissage de la seconde langue de mes rêves est ardu. En classe d’espagnol, Manuela se détache, loin devant, loin de moi. Je reste seul aux prises avec les conjugaisons rétives, de faux amis tenaces, une prononciation laborieuse. À la veille des fêtes de noël, elle disparaît de mon horizon, préfère la compagnie d’un groupe d’élèves de quatrième A, celle des germanophones. J’arrache mes posters, abandonne toute ambition pour les cordes pincées et me découvre une passion pour la seconde guerre mondiale.

Quelques années plus tard, j’occupe un studio minuscule rue de Madrid à Aulnay-sous-Bois en banlieue parisienne pour achever mes études. J’ai rangé depuis longtemps Manuela Sanchez à la lettre S du rayon du passé simple, coincée entre Regrets et Souvenirs. Au centre commercial tout proche, je la croise un jour accompagnée d’un grand maigre aux yeux bleus. Elle me présente son voisin, son copain, son ami, son amant – que sais-je ? –, un certain Werner, originaire de Coblence sur le Rhin et rencontré par hasard à Paris au Champ de Mars, aux manières polies mais au français approximatif. Après nos salutations respectives, en forme de poignée de mains prudente du vaincu au vainqueur, suivies d’un silence gêné puis d’une vulgaire allusion au temps qu’il fait et au temps qui passe, chacun prend congé. Avant de disparaître, Manuela me lance par dessus son épaule et de toute la puissance érotique de son sourire un « Auf Wiedersehen » reçu en plein cœur comme le tranchant d’un poignard. Je regarde, songeur, s’éloigner le soleil andalou au bras des brumes rhénanes : si l'on regrette parfois ses choix, j'ai à cet instant précis la sensation d'avoir choisi mes regrets. Revenu à mon rayon des plats cuisinés, j’hésite encore entre une boîte de choucroute et une boîte de paella. Je soupire d’embarras, avant de me décider : ce soir, pour mon dîner en tête à tête avec moi-même, je me contenterai d’une poule au pot à la sauce blanche.