32 - Laurent - Invincible

Ce matin-là est étrange et inquiétant. J’ai cinq ans. Mon père me réveille. Il est trop tôt pour aller à l’école mais il me promet une surprise et m’emmène en voiture. Après avoir parcouru de longs couloirs d’hôpital aux murs verdâtres éclairés d’une lumière hostile, je retrouve ma mère. On me fait approcher. Je me penche vers elle et je découvre un petit être fripé, le teint violacé, endormi, serré contre son sein. On m’invite à l’embrasser, en faisant bien attention, mais je ne comprends pas à ce moment-là le sourire inquiet de mes parents qui se tiennent la main. Quelques jours plus tard, l’intrus est installé dans ma chambre. Mes jouets ont été rangés dans l’armoire pour faire de la place à son berceau. Je l’observe depuis de longues minutes, quand ses gestes deviennent étranges, ses yeux roulent, ses membres se tendent. Il reste figé un instant, avant de se détendre et de reprendre son souffle. J’appelle d’une voix inquiète. On se précipite, on me rassure et me remercie d’avoir appelé.

Durant ses premiers mois, je vois grandir ce petit être différent des autres bébés. Je m’impatiente, je m’interroge, je questionne. On me répond avec ménagement, avec des mots pour moi cruels : il ne pourra sans doute jamais renvoyer le ballon que je lui enverrai, nous ne ferons sûrement jamais la course ensemble, il ne pourra probablement pas non plus parler. Je suis aussi prié d’être prévenant et bienveillant, de ne pas le brusquer, de comprendre. Mais comment le pourrais-je ? Mon incompréhension est totale, ma tristesse, immense et je m’apitoie sur mon propre sort. Pourquoi n’ai-je pas le droit d’avoir un frère qui vive comme les autres ? Qui en a décidé ainsi ? Mes questions restent sans réponse. Pour échapper à mon désarroi, je m’éloigne progressivement de lui et me désintéresse de son existence.

Je m’invente alors, sans le vouloir vraiment, un frère imaginaire. Riri a mon âge et nous avons de fréquentes conversations, à propos de tout et de rien. Nous ne sommes pas souvent d’accord et ma volonté l’emporte chaque fois sur la sienne. Privé de la liberté de choisir et d’agir à sa guise, il pleure souvent. Aussi, à force de voir les larmes inonder ses joues, je cède volontiers à ses sanglots et me range à ses désirs. Riri s’apaise alors et me sourit, d’un sourire de plus en plus semblable à celui du visage qui se tient au fond du berceau, un sourire franc, simple, confiant. Un sourire à la vie. Peu à peu, leurs visages se confondent. Les mois passent. Riri disparaît bientôt de mes pensées, supplanté par l’image de mon frère, Esteban, dont je prononce enfin le prénom pour la première fois un matin, penché sur son berceau, les yeux dans les yeux, alors que la maisonnée est encore endormie.

Plus tard, lorsqu’Esteban est allongé sur son lit d’enfant, je m’approche parfois, le regarde me regarder, j’attrape sa main aux doigts crispés, et pose la mienne à plat sur lui. Il me prend de temps à autre de poser mon oreille sur son petit torse pour écouter battre son cœur. Je me redresse et me rend compte qu’il m’observe d’un air grave. Il n’a que trois ans mais de nos regards croisés naît une conversation muette, au contenu secret qui n’appartient qu’à nous. Et il me semble alors que je comprends.

Je comprends mais je n’admets pas. En dépit du discours sentencieux des grandes personnes, je refuse d’accepter la fatalité qui le touche et je nie de toutes mes forces la réalité irréversible qu’on me présente. Les adultes se trompent, ils ne peuvent pas connaître l’avenir, ils n’en savent rien. Pour leur prouver leur erreur, j’observe mon frère en permanence, guettant le moindre signe annonciateur d’un léger mieux. Chaque jour, je crois déceler les preuves d’une évolution favorable, accueillies d’un sourire bienveillant lorsque j’en rapporte le témoignage. Revenant à la charge, je livre, avec maints détails pour moi probants et à l’aide d’un raisonnement à mes yeux implacable, la démonstration d’un progrès indéniable, mis aussitôt sur le compte d’une imagination sensible et généreuse. Je m’obstine. Je redouble de vigilance. Malgré mes efforts, les indices me semblent devenir de plus en plus rares, puis s’évanouissent et la réalité finit par s’imposer à moi : mon frère ne peut pas se mouvoir par lui-même, ne tient pas assis, la posture debout lui est impossible, l’amplitude de ses gestes reste limitée, ses mains ne saisissent rien sans lenteur et difficulté, il ne peut se nourrir seul, n’émet que des sons inarticulés. Je suis presque résigné lorsqu’un matin, je crois tenir enfin la preuve que j’attendais : son rire, son rire et ses joies sont ceux d’un enfant ordinaire. Rien ne laisserait croire, à simplement l’entendre rire à pleine gorge, que ses facultés sont limitées. J’en déduis naïvement qu’il peut faire le reste comme les autres mais qu’une puissance invisible l’en empêche. Je me remets à espérer et je prends un jour, du haut de mes dix ans, la résolution de combattre cette injustice insupportable. Pour donner à mon engagement l’importance qui convient, je m’assigne, par un serment solennellement prononcé devant le miroir de ma chambre, la tâche de vaincre le mal dont il est frappé. Bien que le sens de ma promesse lui échappe, j’en instruis aussitôt Esteban, avec toute la gravité dont mon âge est capable et en termes grandiloquents censés marquer l’événement. Je ne mesure pas la portée de la promesse que j’énonce sous son regard étonné mais je pressens au moment où je la formule qu’elle nous lie pour toujours. J’ignore encore aujourd’hui ce qui m’y pousse alors. L’ambition, la prétention peut-être, mais mon frère devient à cet instant, sous le sceau de la solennité du moment, l’enjeu d’un défi démesuré, celui lancé par ma volonté à la réalité, comme une déclaration de guerre aux conséquences imprévisibles, incalculables, inexorables.

Si la stratégie est ambitieuse, la tactique est simple : j’accompagnerai par la pensée chacun de ses gestes, pour joindre mes forces aux siennes. Durant plusieurs jours, le matin avant mon départ pour l’école primaire, puis le soir jusqu’à l’heure du coucher, je concentre mon attention sur mon frère. J’imagine qu’avec mon seul regard et toute la puissance de ma volonté je peux l’aider à soulever son bras lorsqu’il tente de le faire, à guider sa main quand il essaye de l’ouvrir ou de l’approcher d’un objet à saisir, à prononcer les mots que je le sens vouloir articuler. L’intensité de ma concentration n’échappe pas à nos parents, étonnés par mon immobilité et de la fixité de mon regard porté sur lui. J’esquive les questions car mon combat doit rester secret. Je suis convaincu que telle est la condition de son succès. À force d’y croire, mes nuits sont habitées d’un rêve troublant. Je le vois marcher vers moi, souriant, les bras tendus, en m’appelant par mon prénom. À chaque réveil, la déception m’étreint mais renforce ma détermination.

Ma lutte naïve restant vaine, je m’impose un changement de tactique. Je décide de lui consacrer tout mon temps libre. Je délaisse mes cahiers, mes livres et mes jouets. Une idée m’obsède : lui prêter mes mains, mes bras, mes jambes, ma tête, mettre mon corps tout entier à sa disposition. Je saisis chaque occasion pour le tenir debout contre moi, mes mains sous ses aisselles. Puisqu’il ne peut pas tenir seul sur ses jambes, il tiendra avec les miennes. Je l’emmène partout où il ne peut aller par lui-même, en le portant dans les bras d’une pièce à l’autre, parfois sans autre raison que l’envie de le faire, simplement parce que c’est possible et que le possible doit s’accomplir. Après quelques années, il trouve sur mon dos une position plus confortable et j’aime à penser que mes jambes sont devenues les siennes. Lorsque je tiens un objet en main, je l’aide à en faire autant en ouvrant son poing et en l’y glissant. Je tourne les pages de ses livres d’images, je lui fais la lecture des histoires qu’il ne peut pas lire, je guide sa main crispée sur le crayon de couleur pour coucher sur le papier les dessins qu’il ne saura jamais dessiner seul. Il me semble, à certains moments, que nos deux corps n’en font plus qu’un.

À tout instant, je partage avec lui ce que je sais du monde. Il ne se passe pas un jour sans que je lui explique d’où vient le vent qui agite les feuillages, ce que transportent les fourmis qui traversent le chemin, comment est apparu ce fossile trouvé au creux d’une pierre. J’ignore ce qu’il en retient ni même s’il est capable de comprendre mes explications mais j’ai la certitude de devoir lui offrir tout ce qui m’a été donné d’apprendre. Et il me plaît d’imaginer que son cerveau, nourri de mon savoir, parviendra à dépasser ses limites. Les années passent, le plan fonctionne à merveille : par mon intermédiaire, il marche, va partout, tape dans un ballon, tient assis, attrape tout ce qui passe à sa portée, lit tout ce qu’il voit écrit, peut nager, et ses rires sont notre plus grande victoire. Soir après soir, au retour de l’école, puis du collège, mes premières pensées sont pour lui, son plaisir et sa joie sont ma récompense, car rien n’égale la joie procurée par son rire sincère et communicatif, quand il me voit faire le pitre devant lui, quand un événement inattendu survient et le surprend. Toujours, son innocence m’attendrit et la douceur de son regard m’émeut. Sans le rechercher, je retrouve l’écho de ces sensations simples au gré de mes fréquentations. Aussi, mes premiers véritables engagements dans le monde sont-ils singuliers. Dans ma dernière classe de collège, le sourire tendre de Sandra, fille timide et solitaire, me trouble, le doux regard de Boris, adolescent maigre et maladroit, me bouleverse. L’un et l’autre présentent un comportement si décalé, une candeur si déconcertante qu’ils attirent inévitablement les regards méprisants, les quolibets ignobles, les remarques assassines. Le sort de ces deux pauvres victimes naïves me révolte. Je passe pour un traître le jour où je m’oppose dans la cour au harcèlement de garçons agités qui s’emparent du sac de Sandra et se le lancent à tour de rôle à la manière d’un ballon de rugby. Je deviens la cible de moqueries lorsque je prends la défense de Boris, accablé de railleries abjectes au cours d’une sortie scolaire. En classe, je veille du coin de l’oeil sur mes deux protégés. La défense des souffre-douleur me pousse plus tard, au lycée, à m’interposer entre un garçon effacé et le groupe d’élèves pubescents qui le prennent à partie. Pour me remercier devant ses agresseurs, il dépose sur ma joue un baiser provocateur et je ne peux m’empêcher d’attribuer à mon frère cette démonstration de gratitude inattendue.

Près de quinze ans après ma promesse solennelle, Esteban est encore prisonnier d’un corps malingre et impuissant, d’un intellect déficient. Depuis quelques mois, je vois sa santé fragile décliner, son rire se faire plus rare, moins sonore, et son regard s’assombrir. Son corps est plus raide, ses mouvements ralentissent et je perçois parfois un rictus de douleur déformer son visage. Je pressens alors la fin d’un monde, la fin des rires, la fin des joies.

La nouvelle m’atteindra le jour même. Je serai assis, un livre à la main, au pied d’un cerisier en fleurs dans les jardins de l’université, où nos parents sauront pouvoir me trouver. Le sens funeste de leur apparition inhabituelle gagnera ma conscience avant que je puisse percevoir la douceur déchirante de leur regard. Après les avoir entendus énoncer l’impensable, une sensation singulière, inconnue, s’emparera de tout mon être. Ma chair s’allégera d’un coup, comme vidée de sa substance, et un vertige irrésistible me précipitera dans un abîme sans fond. Au même instant, un chardonneret se perchera sur un frêle rameau, presque à portée de main. Il me regardera intensément de son œil brillant, lancera un long et joyeux gazouillis comme destiné à moi seul puis, après un instant de silence, tournera la tête et s’élancera vers le ciel immense. Je le suivrai des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse, englouti par l’azur radieux de cette journée d’avril. Je resterai longtemps immobile, sans pouvoir ni parler ni pleurer, incapable de disposer de moi-même. Mes pas finiront par me ramener jusqu’à ma chambre d’étudiant, où nos parents me laisseront après de longs silences inondés de larmes et entrecoupés de paroles de circonstance, malmenées par les sanglots et finalement impuissantes à exprimer l’indicible.

Après quelques jours sans sommeil et sans repas, mon esprit dévasté traversera l’épreuve de la cérémonie, des étreintes, des condoléances. Comme les autres, je placerai sur son cercueil une rose d’un rouge éclatant mais j’aurai l’impression de la déposer sur le mien. Une fois revenu chez moi, je pleurerai de nouveau, longuement, pleinement, désespérément. Je me tiendrai prostré des jours entiers, insensible au dehors, inutile et perdu. Je resterai immobile et sans but, sans rien devant moi qui m’appelle, sans élan vers quiconque. Je marcherai l’air égaré, je parlerai le regard absent, je mangerai sans faim, je dormirai sans lendemain. Des mois durant, j’agirai comme un automate. J’assisterai, impavide, à la course du temps, au défilé des êtres, à la succession des événements. Je n’aurai d’autres réactions à la marche du monde que celles dictées par les convenances ou les nécessités du quotidien. Dans le même temps grandira en moi jour après jour la conviction de n’être plus à ma place, de ne pas mériter d’avoir survécu à mon frère. D’avoir failli aussi, d’avoir manqué à ma tâche, de l’avoir abandonné. Je ressasserai dès lors un étrange et tenace sentiment de culpabilité.

Sous la pression familiale, je tenterai de reprendre goût à la vie, sans succès. Pour échapper à l’inquiétude compassionnelle de mon entourage et aux manifestations pesantes de bienveillance et de sollicitude, dont je ne me sentirai pas digne, j’apprendrai petit à petit à me donner une contenance. Je cacherai mon visage sous des masques de circonstance, je simulerai l’intérêt, feindrai l’empathie, singerai l’enthousiasme, imiterai la déception. Mes rires seront faux, mes larmes seront factices. On me croira ému par une juste cause, séduit par un corps harmonieux, révolté par un scandale. Rien ne sera vrai car je serai vide de toute consistance. L’illusion sera parfaite et tiendra les altruistes indésirables à distance. Muré dans mon mensonge, je me sentirai de plus en plus étranger dans un monde habité de sentiments vrais, d’émotions sincères, de passions véritables. Les études seront mon refuge, mon univers intérieur sur lequel régnera le souvenir intact de la promesse faite à mes dix ans, maintenant relayé par une décision inébranlable : je ferai le choix d’être médecin et chacun de mes combats, chacune de mes victoires remportées sur la maladie lui seront secrètement dédiés. Alors nous rirons ensemble, lui et moi, à pleine gorge, d’un rire franc, naïf et invincible.