32 - Lucie B - Un choix

Un choix

Sofia, née le 5 mai 1998, est la fille de ma très bonne amie Lorraine, et de son mari Alfonso. Un jour, j’ai accepté de devenir sa marraine. J’ignorais alors quel grand plaisir cela m’apporterait au fil du temps et comment ça aller m’ancrer dans la réalité.

J’ai connu Lorraine en 1987. Nous avions 28 ans.

C’est lors d’une réunion préparatoire à notre mobilisation dans un pays en développement que nous nous sommes rencontrées. Organisée par Carrefour canadien international, la réunion se déroulait toute une fin de semaine, à Québec, la ville où Lorraine habitait. Les participants se voyaient alors pour la première fois. Nous étions une vingtaine. Nous ne savions pas encore dans quel pays chacun de nous irait, ni exactement quel travail nous serait confié. Mais nous étions tous prêts à apporter notre aide à la cause humanitaire.

Le groupe devait se retrouver quelques semaines plus tard à Toronto pour continuer la préparation de notre séjour à l’étranger. C’est là que Lorraine et moi avons appris que nous serions mobilisées en Afrique de l’Ouest. Elle au Burkina Faso, moi en Côte d’Ivoire. Elle à l’automne 1987, moi à l’hiver 1988.

Je ne me souviens pas avoir particulièrement sympathisé avec qui que ce soit dans le groupe, à Québec ou à Toronto, mais j’avais bien apprécié la participation de Lorraine. Comme celle de plusieurs autres personnes d’ailleurs.

La session à Toronto aurait pu être la dernière fois que nos routes se croisaient. Tous les participants avaient échangé leurs coordonnées mais je ne pensais pas nécessairement à rester en contact avec Lorraine, ni avec qui que ce soit d’autre.

Cependant, à la fin de son mandat au Burkina Faso, Lorraine est venue me visiter en Côte d’Ivoire. Nous nous sommes alors davantage connues. Avec nos compagnons respectifs, nous avons un peu voyagé sur le territoire ivoirien.

Ça aurait pu être la dernière fois que nos routes se croisaient.

Lorraine est ensuite rentrée au pays, et moi j’ai poursuivi mon travail au centre social de la ville d’Adzopé pour encore quelques mois.

Tél que prévu, à mon retour au Québec, je suis déménagée de Sherbrooke à Montréal. Je ne le savais pas, mais entre-temps Lorraine était aussi venue s’installer à Montréal.

Un ou deux mois après mon arrivée dans la métropole, c’est par pur hasard que Lorraine m’a aperçue à la bibliothèque de l’Université de Montréal. Elle n’était pas certaine que c’était moi car j’avais quelque peu changé d’apparence. En effet, j’avais décidé d’avoir l’air plus professionnelle afin de mieux intégrer le monde du travail, et la grande ville.

Quoiqu’il en soit, à partir de ce moment, notre amitié s’est vraiment forgée.

Neuf ans plus tard, enceinte de sa fille, Lorraine m’a demandé d’en être la marraine.

Pour la plupart des gens, être parrain ou marraine n’a rien d’extraordinaire mais, pour moi, l’éternelle nomade devant l’éternel (!), ça revêtait une certaine importance. Je me disais que j’accompagnerais en quelque sorte cet enfant tout au long de sa vie. Que je serais responsable de son bien-être.

J’ai flanché. J’ai accepté. Et, jusqu’à présent, 22 ans plus tard, « no regrets », comme disent les Anglais. « Non, rien de rien, je ne regrette rien. »

Sofia, c’est l’enfant qui m’a permis d’être le père que je n’ai pas eu.

Et peut-être l’enfant que je n’ai pas été.

Et peut-être l’enfant que la femme que je suis n’a pas eu. Mais ça, c’est beaucoup moins probable puisque cette femme n’a jamais rêvé d’être mère.

Sans effort, j’ai toujours plaisir à être avec Sofia. Au passé, au présent, au futur.

Elle m’amène parfois dans ses eaux troubles, qui me ramènent aux eaux troubles de mes vingt ans. Alors, je l’écoute, je la questionne. Je l’écoute et je la questionne aussi quand elle surfe sur une bonne vague. Nous cheminons côte à côte, en parallèle, avec quarante ans d’écart. Parfois dans des villes différentes, parfois à des pays ou des continents de distance.

Nous nous racontons nos histoires de vies, incluant mes méandres, mes découvertes, mes élans d’amour. De son côté, Sofia sait qu’elle peut tout me raconter. Même si elle ne le fait pas toujours, elle le sait.

Ce qu’elle fait toujours, cependant, c’est de me protéger. Un peu comme moi je sentais que j’étais responsable du mieux-être émotif de ma mère depuis mon enfance et tout au long de sa vie. Ma filleule chérie s’occupe de moi depuis qu’elle est toute petite. Sans même s’en rendre compte. Sans effort aucun. Ça lui vient tout naturellement. Sa présence aimante m’apaise, me fait le plus grand bien.

Comme un pique-bœuf et un zèbre, nous formons une équipe. Nous vivons en symbiose. Une fois, Sofia est le mammifère et moi l’oiseau, et la fois suivante, c’est l’inverse. Nous nous complétons mutuellement.

Je suis tout simplement heureuse que Sofia et moi soyons si intimement liées. Contente d’être sa marraine, sa « fée-marraine » comme elle m’appelle. Finalement, la seule décision que j’aurai prise aura été celle d’accepter de devenir la marraine de la fille de mon amie Lorraine. Merci, chère Lorraine, de m’avoir donné cette opportunité d’être une personne significative dans la vie de cet être humain que j’aime tant.

De plus, ce lien de long terme avec ma filleule a fait en sorte que je fais pratiquement partie de la famille de Lorraine. À vrai dire, au fil des années, depuis que je suis la marraine de Sofia, j’aurai passé plus de temps avec Sofia, Lorraine et Alfonso qu’avec ma propre famille. C’est en quelque sorte ma famille d’accueil. Bien souvent, j’ai fêté le Jour de l’An, la St-Jean-Baptiste (la fête nationale des Québécois) et l’Action de Grâce en leur présence. Je suis allée plus souvent en vacances avec eux qu’avec ma fratrie et/ou ma mère.

Non pas que j’aie renié ma famille biologique mais j’ai tout simplement intégré une famille qui me ressemblait davantage, qui partageait davantage mes valeurs. Je reste tout de même très attachée à ma propre famille.

Le caractère de Sofia et le mien se ressemblent. C’est intéressant de constater qu’avec deux générations d’écart, Sofia prône des idées qui étaient aussi miennes dans ma vingtaine : sauvegarde de l’environnement, végétarisme, simplicité volontaire, aide aux plus démunis.

Je sais, c’est fou à dire mais Sofia et moi semblent avoir été créées semblablement. Nos âmes se comprennent, s’acceptent dans tous leurs chemins de travers, leur lumière et leur zone d’ombre.

L’amour inconditionnel, c’est tout à fait ça. Et c’est unique, impossible à vivre entre parents et enfants, entre mari et femme. Je me sens choyée. Choisie pour la bonne raison.

Grâce à Sofia, quand je vois des gens de son âge, je pense à elle. Oui, comme un parent avec ses enfants. Je me demande alors comment Sofia se comporterait dans telle ou telle situation, quel serait sa réflexion sur tel ou tel sujet, quelles opinions elle émettrait, et comment elle le ferait.

Contrairement à moi, Sofia a eu la chance de naître et de grandir dans un milieu intellectuellement motivant dans lequel elle a été encouragée à émettre ses propres idées de façon constructive. Elle a été élevée dans un environnement privilégié dans lequel elle n’a pas eu faim, pas eu à porter les vêtements de ses sœurs aînées. Tant mieux; ça l’amène plus loin sur la route de la vie. Elle est consciente de la facilité de son enfance mais elle n’a jamais abusé de ses avantages, bien au contraire. Elle se sent redevante envers la société, et elle s’implique dans divers organismes pour faire avancer les causes qui la motivent.

J’ai plaisir à la voir évoluer dans son monde. Ah! oui, je suis vraiment fière de Sofia, comme si je l’avais moi-même tricotée !

Le fait d’être sa marraine participe à donner un sens à mon existence.