32 - Pierrette C - Choisir

Choisir

Je n'ai jamais eu le choix. Ma vie s'est déroulée sans moi, sans que je n'aie jamais rien décidé, même ma mère si j'ai bien compris, ne m'avait pas choisie. Je ne garde aucun souvenir de mon enfance sans histoires. A la sortie du lycée, le bac en poche, mention passable, je pris un poste d'institutrice sans autre motivation que celle de gagner ma vie. Peu gâtée par la nature, je n'eus pas non plus à choisir de mari. En effet j'étais plutôt laide et affligée d'un strabisme convergeant, d'un visage terne, d'un corps trapu et sans grâce.

Je ne suis plus toute jeune. Plus toute jeune mais pas tout à fait vieille cependant, et il m'arrive une histoire surprenante.

Encore très active. J'ai le geste vif, et le pas alerte d' une petite retraitée de l'éducation nationale. Après quelques années d'enseignement en maternelle dans une école du diocèse, j'ai dû prendre ma retraite avant d'avoir cotisé assez longtemps pour prétendre à une pension décente. Afin d'éviter la descente, et pour arrondir mes fins de mois, je pose nue pour un peintre cubiste, le soir, en général le jeudi. C'est un grand peintre à ce qu'on dit. Il me paie à l'heure, c'est douze euros. Pas fatigant, j'ai un peu froid en hiver, mais lui, aime bien les petits frissons sur ma peau. Il m'impressionne beaucoup.

Pour m'occuper, j'aide aussi monsieur le curé dans l'entretien de la sacristie et je lave régulièrement le linge liturgique . De plus je tiens pendant le week-end la boutique du couvent où l'on vend toutes sortes de bondieuseries et l'élixir de sœur Marie Berthe sensé nous éloigner des tentations et du péché, ( une de nos meilleures ventes!). Cela ne me rapporte pas grand chose, et je continue à tirer le diable par la queue, mais j'aime bien ça.

Dimanche dernier, c'est moi qui ai fait la quête avant la fin de l'office de 11heures. Oh! Pas grand chose, mais tout de même, un peu plus que d'habitude. A propos d'habitude, j'ai coutume de prélever quelques billets dans la petite panière brodée lorsque je la dépose à la sacristie. Il n'y a pas de mal à çà, Dieu se repose le dimanche, et il n'y verra que du feu, je me rétribue ainsi de ma besogne de blanchisseuse auprès du clergé. Après la messe, ce jour là je passe au Tabac acheter mes cachous Lajaunie. Et là, je ne sais pas pourquoi, je m'offre une grille de loto, avec le billet fauché dans la panière .

La semaine passe très vite jusqu'au samedi suivant. Comme chaque soir, je regarde distraitement la télé, installée avec mon chat Sapristi devant un verre de whisky, du Knokendo (mon préféré, ...je ne bois jamais d'élixir),

En un instant, ma vie bascule ! La grosse boule transparente, comme une poule aux œufs d'or pond les cinq numéros cochés sur ma grille dans l'ordre, j'ai même le numéro chance!

C'est comme si la Sainte Vierge se manifestait à moi, sans me laisser le choix; ni de l'endroit, ni du moment, comme ça , sans prévenir et encore une fois, je n'ai pas choisi. Le mercredi suivant j'ai la possibilité d'encaisser un chèque de quatre millions d'euros. Si je veux!

Tout d'abord une vague d'incrédulité me submerge, suivie d'une autre vague de culpabilité qui me renverse. Me voilà donc mouillée dans une sale affaire, je dirais même trempée jusqu'aux os car c'est l'argent de Dieu , je l'ai gagné avec le billet dérobé au seigneur l'autre dimanche. Dieu a fait fructifier son billet comme son fils avait multiplié les pains et cela sans me demander mon avis une fois de plus...une fois de trop!

Je m'offre encore quelques rasades de Knokendo pour balayer mes scrupules, et ma morale de chaisière, car il m'arrive une chose extraordinaire:

J'hésite! J'hésite... C'est est une sensation nouvelle pour moi. Comme je n'ai jamais eu le choix, hésiter me procure une émotion divine, comme une vibration, une oscillation, un déplacement de funambule. A une extrémité du balancier, c'est le oui, à l'autre le non un monde nouveau s'ouvre à moi, un pouvoir! Je règne en maître, j'arbitre un match. Tout se joue sur le ring de mon vouloir.

Bien sur j'ai des lettres, je pense à Hamlet , «la tragédie du désir» disent certains...

Mais hésiter est si près d'exister! Surtout ne pas se décider! trop proche de décéder. J'hésite encore ... Comme un va et vient entre les ou bien, les ceci les cela les peut-être entre l'un ou l'autre, entre les pour, les contre; c'est un espace confortable, un luxe, un tour de balançoire.

J'ai 60 jours pour me manifester auprès de la française des jeux, après il sera trop tard. Dieu reprendra le chèque. Mais en attendant, quel régal cette balade dans un espace de liberté et enfin la sensation d'être vivante!

On verra... la fortune c'est le nom du hasard.

Pierrette C