32 - Valérie W. - Récréation

Enfin, comme une libération, l’école communale ! J’ai 5 ans. Je quitte la maison, certaine de découvrir un autre univers. Le bonheur d’apprendre m’attend ! Même s’il s’agit de dépasser cette grille d’entrée, immense, laide et rouillée. Elle se referme avec un claquement métallique sur un petit groupe d’enfants qui sentent le savon de Marseille, le cartable neuf et le tablier fraîchement repassé. Là-bas, sur le mur au fond du préau, une succession de crochets où seront pendus manteaux et vestes légères. Au sol, les chaussures de cuir raide se rangent comme de bons petits soldats. L’odeur de chaussette sale apparaîtra deux jours plus tard. A présent en chaussons, il faut reprendre son sac, sans se laisser aller à examiner les autres, curieux, narquois déjà.

Après une courte hésitation à la porte de la salle de classe, la quinzaine d’élèves, du cours préparatoire au cours moyen, s’élance pour choisir sa place. Constituée d’une table marquée de nombreuses cicatrices, solidaire d’un banc au bois dur, chaque pupitre devient une forteresse. Je suis la dernière à entrer. Au premier rang, je me dirige vers la dernière place libre. Assise, je prends le temps de souffler. Puis j’inspire, avec plaisir, le parfum bleu d’un encrier ouvert et celui du parquet ciré où mes pieds glissent sans bruit.

Sur l’estrade, l’instituteur s’installe derrière un grand bureau en bois clair aux parois pleines et demande le silence. Tandis qu’il attend, cet homme rond, aux cheveux clairsemés, promène un regard souverain sur son royaume de petits sujets déjà soumis. On est prié de s’adresser à lui en l’appelant Maître. Derrière l’enseignant et comme pour auréoler son pouvoir divin, des affiches murales envisagent de déshabiller des corps jusqu’au squelette, proposent des frontières fluctuantes à notre pays mal connu, classifient et exposent des gaulois, des rois, quelques dieux grecs, des princesses et sur un char tiré par quatre chevaux blancs, un empereur romain.

Tant de merveilles, tant de promesses ! J’aligne trousse, stylo-plume, règle et crayons de couleur et toute à ma concentration, j’oublie de suivre les instructions du chef d’orchestre. Bruissements, murmures, cartable qui tombe. Un coup de bâton assené sur le grand bureau ramène le calme. Les leçons commencent. A mon programme du cours élémentaire première année, des additions, des multiplications, de la lecture, un peu d’orthographe, des notions de sciences et d’histoire. Mon écriture forme des boucles rondes sans fin couvrant toutes les pages des cahiers du jour, de brouillon, de texte et de dessins. Près de moi, on tousse, on pouffe. Une chorégraphie s’élabore très vite entre les devoirs, les questions et le cours. Doigts levés, déambulation professorale, piétinement d’impatience. Electronique et stridente, la cloche annonce la première récréation de l’année scolaire.

Les enfants se précipitent vers la sortie. Je traîne un peu les pieds. Avant d’avoir pu suivre le groupe, d’un geste de la main, le maître me fait signe que je peux demeurer à ma place. A l’abri. Je suis soulagée. Tout autour de moi, les cahiers délaissés, ouverts, les stylos sans capuchons, les sacs avachis deviennent des îles mystérieuses. Dehors, des cris, des cavalcades. Ici, je règne, au cœur de mon nouveau domaine. Le monde s’offre à moi. Cinq rangées de livres d’une modeste bibliothèque constituent le trésor absolu de cette petite école rurale.

Les jours vont se succéder et suivre un rituel paisible. Toutes mes récréations sont consacrées à la Bibliothèque Rose, puis Verte, puis Rouge. Une encyclopédie universelle me nourrit d’histoires de pirates, de vikings, de samouraïs. L’empire de la Chine, les incas, des panthères noires, des tigres blancs, le théorème d’Archimède. Alice détective répond à Fantômette. La mer, ses dauphins, ses baleines. Oui-oui en couleurs, le club des 5, Moby Dick, les histoires sont infinies et je m’enfonce chaque jour davantage au cœur de ces pages enchanteresses.

Le maître et moi avons abouti à une sorte d’entente tacite. Il ne m’oblige jamais à sortir avec les autres. Ma part de l’accord consiste à cesser de répondre aux questions qu’il pose aux deux élèves du cours moyen deuxième année. Elizabeth et André. Leurs yeux vont se perdre parfois au-dessus de mes épaules. Je n’ose déchiffrer le message muet de leurs lèvres pincées.

Pourtant, un jour de mai, un rayon de soleil vient me chatouiller le bout du nez. Je respire profondément, souris à tout va, bêtement. Mes voisins de classe, me semblent tout à coup dignes d’intérêt. Même indifférents, même s’ils m’ignorent. Trop occupés à guetter la cloche sur le point de sonner. Quand elle retentit, les enfants se ruent à l’extérieur. Devant la porte, l’instituteur s’arrête. Il semble m’attendre. J’hésite. Sortir, rester ? Derrière moi, les livres m’appellent. Là, dehors, d’autres aventures peut-être...

La cour. Vaste, couverte d’un ciel pur, bordée d’arbres immenses. On y joue au ballon où à l’élastique. Deux petites filles jonglent avec des balles en mousse légère. Quelques écoliers en short se penchent au-dessus d’un rang de billes. Je visite un groupe puis un autre. D’abord avec prudence. Puis je tente de me glisser dans leurs jeux. Sans succès. On m’ignore. L’élastique traine au sol, je ne peux pas sauter. Un garçon ramasse les billes que je voudrais contempler de plus près. Lorsque je cours derrière un ballon, quelqu’un s’en saisit et s’éloigne. La lumière commence à me faire mal aux yeux. Ma vision se trouble. Le paysage s’en va en toupie. Les visages se ferment. Je me retrouve isolée. Les arbres ne peuvent me fuir, je m’en approche. Les branches les plus basses sont bien loin de mes petites mains qui se tendent. Là-bas, Elizabeth et André se tiennent immobiles sous le grand tilleul. Les racines affleurent par endroits sous le gravier. Lorsque je suis à leur hauteur, je tente un timide sourire. Les deux élèves ne cherchent pas à me fuir. Leurs regards neutres flottent entre les lignes de leurs visages de cire. Suis-je attendue ? Je m’avance encore et me retrouve à égale distance des deux enfants. Alors, Elizabeth me pousse doucement vers André. J’ai envie de rire. Mais le garçon me repousse contre les mains de la jeune fille. Bien plus fort. Et le jeu continue, s’amplifie sans que je ne puisse réagir. Un sanglot acide me monte aux lèvres. Au lieu de venir à mon aide, l’instituteur me tourne le dos. Fétu de paille pris par une tornade. Un cri meurt sur le violon fracassé de mes cordes vocales.

Soudain, André s’écarte et je tombe, en arrière, raide de peur. Ma tête heurte une racine. Un goût de sang envahit ma bouche. Je ne vois plus rien. Elizabeth me balance d’un coup de pied. Et je pleure à plat ventre, bien après la récréation. Mes vêtements pleins de poussière me pèsent. Je voudrais… Je voudrais mourir.

En fin de matinée, je réintègre la classe. La porte grince quand je la referme. Personne ne se retourne. Là, au creux de mon ventre, une boule de feu grossit avec la force de ma colère. J’essuie la trace déjà ancienne de mes larmes et la morve séchée d’un revers de manche. Le maître a les yeux baissés sur son livre de notes. Il évite de tourner la tête de mon côté, j’en suis sûre. Rapidement, je m’approche. 3… Devant l’estrade, je m’arrête. 2… Je sens derrière moi, une mer de visages intrigués. 1…

0 ! Je prends mon élan et donne un coup de pied magistral au bureau. Les stylos, les livres, ainsi que les mains du maître tremblent sous la secousse. Sans un regard en arrière, je me rends à ma place. Sur mon chemin, je croise les yeux écarquillés de mes camarades sidérés. Elizabeth forme un « Oh » la bouche ouverte, André ferme un œil pour mieux me fixer avec intensité.

Le maître aboie et me condamne. Le mur du fond m’attend, je subis ma punition sans broncher. Oubliées mes larmes. Une sensation nouvelle commence à me submerger. La trahison de cet adulte trop protecteur, je ne l’ai pas acceptée. Le coup de pied, ma révolte a provoqué chez mes camarades une sorte d’admiration, de compréhension. Trop dorlotée, trop chouchoutée, je ne récoltais jusqu’à présent que le mépris de mes semblables. Rebelle, je les rejoins, je deviens l’une des leurs. La cloche du déjeuner me libère de l’ennui de cet angle nu, le « coin » des pestiférés.

A la récréation suivante, je sors, comme les autres, bien résolue à affronter l’adversité et ses multiples visages. Au lieu de belligérants, je suis surprise par deux écolières qui s’approchent pour m’inviter à jouer à la corde à sauter. Un garçon me tend des billes en verre irisées de bleu, les plus belles. La cloche sonne la fin des festivités alors que je suis, hilare, en train de jouer à 1,2,3 soleil avec une petite bande déchaînée. Comblée par le plaisir de ce partage, je regagne le préau, remets mes chaussons. Au moment de franchir la porte, Elizabeth accourt, écarte les cours moyens pour me permettre de passer avant de me suivre.

Ai-je gagné le respect de mes camarades ? Sur ma lancée, je suis bien décidée à ignorer le sourire du maître. Plus de passe-droit, plus de faveur, plus de bouclier. Ma vie se déroule à présent sans filet mais je ne suis plus seule. Et c’est très entourée que je regagne ma place avec une lenteur étudiée. A côté de moi, les livres de la bibliothèque abandonnée s’enferment dans un mutisme de pages froissées.

Jaloux du monde réel et de la vraie vie ?