33C- Nathalie F - Mécanique du temps

Mécanique du temps.

Elle m'a appelé SDF. C'est pas mal trouvé. Aucune indication ne permet de connaître mon nom d'autrefois.Ma maîtresse précédente m'appelait Mickey, curieux pour un chat, mais qu'importe, cette dernière m'a abandonné lorsqu'elle a déménagé. Elle m'a laissé dans notre rue, je n'étais donc pas complètement perdu. J'ai erré, fait du porte à porte pour quémander une ration de croquettes, un reste de pâté. Parfois bien accueilli et nourri, parfois chassé, quelque fois battu, d'autre fois enfermé, j'espère par inadvertance.

Puis Rosa s'est installée au 12 et j'ai réussi à l'émouvoir suffisamment pour avoir une place de choix dans cette maison. Je ne suis pas le chat de la maison, je n'arrive pas à oublier les jours heureux où l'on m'appelait Mickey. Ici, je suis seulement SDF, l'hôte de marque, j'ai mes entrées et mes sorties, je suis nourri et caressé et passe de longues heures en compagnie de Rosa, je ronronne comme un moteur diesel lové sur mon coussin rouge. Après le film du soir, je demande à sortir et m'en retourne dormir dans une cachette que je suis seul à connaître. Quand je suis dans la maison, Rosa se déplace doucement, elle évite tout mouvement brusque, elle l'a remarqué, je suis un vieux chat indécis, peureux. Elle est attentive à mes besoins, s'applique à comprendre mon langage, moi le sien ; mais souvent elle et moi devons nous satisfaire d'à-peu-près. C'est sans doute à cause de nos âges que nous ne parvenons pas à une compréhension plus fine, plus fluide. Nos désirs respectifs restent souvent frustrés de l'absence d'une langue commune.

Quand l'automne arrive, la maison est prise d'une grande agitation. Rosa se lance dans des bricolages en tout genre. Elle veut fabriquer des cadeaux pour le Noël de ses petits-enfants. Elle les adore et cherche à travers des présents personnalisés à leur dire tout son amour. Je crois qu'elle fabrique pour dire au-delà des mots qui s'envolent. Pour Lou son petit-fils, elle a chiné sur internet un vieux jouet mécanique. Rosa a toujours envie d'unir le temps, elle croit à la poésie des temps qui s’emmêlent, aux messages qui les traversent.

Un livreur a sonné à la porte. Du paquet est sorti un clown métallique dans son costume de piste, d'environ dix centimètres ; un clown blanc, assis sur une carriole verte et tiré par un zèbre. Un drôle de zèbre, même moi qui ne suis pas un spécialiste des animaux exotiques, je vois bien que les rayures se résument à des tâches, ce qui donne à ce zèbre un air un peu malade. Un jouet fragile, charmant, d'un autre siècle. Je suis curieux, mais un peu inquiet. Rosa tourne la clé et remonte le mécanisme, pose le jouet au sol. Rien ne se passe, je lis la déception sur son visage. Deuxième tentative, et une petite tape pour l'impulsion. Je bondis sous un fauteuil, le petit attelage se déplace. Le clown se soulève de son siège comme si le trot du zèbre se répercutait dans son corps. La roue de direction légèrement tordue sous la carriole propulse l'assemblage bringuebalant, je ne bouge pas de ma cachette, ne lâche pas des yeux ce jouet d'épouvante qui cliquette vers moi. Un sourire détend les traits de Rosa, finalement ce n'était pas un mauvais achat. La fragilité, les hésitations du ressors comblent son envie d'incertain et de chance irrégulière. Elle aime la désuétude de l'objet, elle sait pourtant que l'enfant au-delà de l'étonnement ne percevra pas ses intentions. Pour elle le jeu du hasard et du temps font partie du cadeau.

Moi je n'aime pas ce jouet, je n'aime pas être surpris et ce jouet qui ne fonctionne pas très bien, reste trop imprévisible pour moi. Les cliquetis des petites pièces de métal, la roue tordue qui fausse la direction et l'expression triste du clown ne sont pas pour rassurés un vieux chat comme moi. Rosa, elle, tout cela l'inspire, elle va écrire une histoire, fabriquer un livre. Elle n'a pas encore choisi les papiers, pas encore pris de parti esthétique, elle collera, peindra, pliera, découpera, elle ne sait pas encore. Mais la trame de l'histoire, c'est bon, elle la tient. Elle va raconter l'histoire du clown. Le vieux clown s'en ira, il renoncera aux tours de piste, aux taloches, aux maladresses, aux chutes, il renoncera aux rires des enfants, il saura qu'ils ne sont plus les mêmes qu'avant, que son fidèle copain le zèbre sera las lui aussi. Il repeindra, ravivera le vert de la carriole, réparera la roue défectueuse qui pourrait les faire sortir du chemin, il imaginera une nouvelle vie pour son ami et lui, il achètera une carte du monde, ensemble ils s'en iront comparer le violet des aubes, le bleu des ciels, le rougeoiement des horizons. Ils promèneront sans contrainte leurs souvenirs heureux sur les routes loin des applaudissements et des flonflons qui ne les faisaient plus rêver.

Mais cette histoire pourra aussi évoluer différemment. Les histoires prennent des directions parfois inattendues, il suffit d'une roue voilée pour se retrouver sur un chemin de traverse. Moi, le chat Mickey SDF n'en suis-je pas le témoin et la preuve ?