33 - Corinne D - Le jouet

L E J O U E T

C’ était vraisemblablement au début des années 50 , puisque je suis née en Juin 1944, juste après le débarquement , d’une part , et que ce genre de jouet ne devait pas encore exister, d’autre part ?.. Pour ne pas prolonger le suspens .. il s’agit d’un aspirateur, électrique bien sûr, que j’avais probablement demandé pour mon anniversaire ou Noël ?

Cet aspirateur était donc de la taille d’un gros jouet pour enfant, dans le style des autos à pédales pour les petits garçons ; il était bleu roi métallisé, avec un grand cordon flexible qui se terminait par un embout pour l’aspiration , et un long fil comprenant une prise électrique en son bout.

Il devait mesurer environ 60cm de long faire 30cm en hauteur .

J’ai été émerveillée en le découvrant au sortir de la boîte en carton et ai fait au moins une jalouse, ma voisine de l’ étage en dessous, Béatrice. Quant à ma sœur, Aliette, née en 1938, elle a connu l’exode et les bombardements mais pas ce genre de jouet .. et je ne souviens pas de sa réaction .

En y repensant, je crois qu’il s’est agit plutôt d’un cadeau d’anniversaire, car je peux dire qui fut le généreux donateur, mon parrain. Il était le troisième enfant d’une fratrie de quatre enfants ; trois garçons et une fille, ma grand-mère, Marguerite, la mère de papa. Ses deux frères aînés ont fait de belles études de médecine, grâce à la volonté et au courage de leur mère – donc mon arrière grand-mère que je n’ai pas connue – et qui a osé divorcer en 1900 et quelques ..

Car son mari était joueur et perdait l’argent du ménage. Pour élever ses quatre enfants, elle a donc donné des cours de piano car elle était premier prix du Conservatoire et avait donc une solide expérience pianistique.

J’ignore ce que fit mon parrain comme études, et malheureusement plus personne n’est encore en ce bas monde pour me le dire. Il s’appelait William mais fut surnommé Poum .. allez savoir pourquoi ?!

Un Mystère de plus.. Ce que je sais , c’est qu’il ne s’est pas marié et n’a pas eu d’enfant, à l’instar de son frère aîné.

Il avait acheté un château en Normandie , le château de Linteau qui avait fière allure de l’extérieur mais nécessitait d’importantes réparations . Il y avait dans ce château 5 salles de bains plus ou moins opérationnelles, ce qui , somme toute, pour un bâtiment comme un château est assez normal, mais dans mon souvenir de petite fille, c’ était extraordinaire.. Il y avait également cinq pianos à queue , tous désaccordés, et en fait tout était à l’avenant.

Mon parrain était plutôt bel homme et avait un Vrai faux air de Gene Kelly, l’acteur américain. Ses deux frères ont bien réussi, Gaston, l’aîné habitait et travaillait dans un magnifique appartement place des Etats Unis à Paris ; Jacques, le second , après un divorce plus que houleux, a dû repasser ses équivalences de médecine avant de partir refaire sa vie en Amérique, où il l’a finit avec sa deuxième fille Nicole, avec qui j’aimais jouer dans ce grand appartement lorsque nous nous y retrouvions .

Par ailleurs, j’ai perdu de vue mon parrain mais l’ai croisé un jour rue de Rome à Paris ; j’avais environ 16/17 ans et nous nous sommes reconnus . Il avait piètre allure avec un veston froissé et visiblement en train de errer sans but .. ? Ca m’a fait de la peine, je n’ai jamais oublié cette rencontre et j’ignore ce qu’il est advenu de lui.

Il faut préciser que ma grand-mère qui était une très jolie jeune fille, a été mariée à l’âge de 15 ans à un homme qui en avait 25 ou 30 de plus qu’elle. Il était architecte à Bucarest, donc Roumain . Il était bel homme, avait une bonne situation , et il emmena sa belle dans son pays natal, où elle vécut environ 20 ans , jusqu’au décès de son mari. Au début , Ca n’a pas dû être évident pour ma grand-mère, de se retrouver avec un homme qu’elle ne connaissait pas, dans un pays inconnu, avec une langue qu’elle ne parlait pas.

Cependant, d’après les anecdotes et les photos que j’ai pu voir de sa vie en Roumanie, je pense pouvoir dire qu’elle a été heureuse ; mon grand-père était un gentleman avec une parfaite éducation qu’il a transmise à ses deux fils. Lorsqu’il est mort vers 1917, ils avaient environ 21 ans et 15 ans et ma grand-mère rentra en France avec eux, d’autant plus que le révolution bolchévique grondait déjà.

Il y a beaucoup de questions que l’on se pose, ma sœur et moi, à propos de la Roumanie et de la famille de mon père en général. Il se confiait peu, c’était une époque où les parents en disaient le moins possible à leurs enfants , et c’est très dommage …. !

Je me suis quelque peu éloignée du sujet principal , Le Jouet, mon aspirateur bleu , qui reste cependant étroitement lié à mon enfance et le mystère « roumain »… Néanmoins, ce jouet rayonne , dans mes souvenirs de par sa couleur vive et son originalité ; et il est vraiment le Jouet le plus marquant que j’ai eu , j’en ai, bien sûr, plein d’autres mais dont je n’ai aucun souvenir !… des poupées, des jeux . ?

Pour conclure, cela fait très longtemps que j’ai horreur de passer l’aspirateur…

F i n

Corinne Dombrevanne