33 - Pierrette C - Jacques

Jacques

Je fus maman très jeune, à cinq ans, comme beaucoup de petites filles de mon âge. J'avais environ cinq ans lorsque maman nous emmena à Paris, ma sœur aînée et moi, rendre visite à Albert, le sulfureux Albert notre grand père maternel que nous rencontrerons pour la première et la dernière fois ..

Dans le somptueux magasin «Le train bleu» Albert me demanda de choisir un jouet. Un baigneur dodu en celluloïd, au regard bleu, sagement assis sur une haute étagère semblait me tendre les bras.

Je le voulus. Je ne voulus que lui. En effet, ce baigneur m'attendait, poupon potelé rose et immobile, les yeux immenses, il fixait l'assistance, indifférent, n'entretenant pas de relation particulière avec son entourage, ignorant les autres adoptables assis sur l'étagère serrés les uns contre les autres.

Jacques fermait les yeux ses paupières ourlées de longs cils s'abaissaient dans un déclic, un léger claquement, quand je le couchais. Ses grands yeux bleus se rouvraient avec le même bruit lorsque je décidais de son réveil. Un bébé facile, docile, tout rose, un enfant merveilleux pour une jeune maman de cinq ans.

Jacques fermait les yeux, mais je suis sure qu'il faisait semblant de dormir, en tous cas il ne fermait pas les yeux sur tout !

Lui aussi voyait Albert pour la première fois. Le père de ma mère, un fêtard et un débauché, la honte de la famille avait rompu avec parents, frères et sœurs depuis longtemps. On ne prononçait pas son prénom, on disait juste: Lui, où bien mamy disait: L'autre. Les grands yeux bleus de Jacques nous fixaient sans porter aucun jugement. Il devait savoir qu'Albert n'était pas méchant homme. S'il avait parlé, Jacques m'aurait peut-être expliqué les histoires des adultes que je ne comprenais pas. Il m'aurait raconté l'histoire incroyable d'Albert, le mal aimé, il m'aurait dit qu'Albert était dresseur dans un grand cirque. Le père de ma mère, qui autrefois avait délaissé sa famille, m'offrait un enfant, un garçon que je désirais si fort.

Cette année là Maman était enceinte, elle avait déjà deux filles et attendait donc avec impatience l'arrivée d'un garçon. Lorsqu'elle accoucha d'un vrai bébé, ma petite sœur, Jacques porta la layette bleu ciel d'un autre vrai bébé.

Pierrette C