33A - Corinne LN - Derrière le mur

DERRIERE LE MUR

La vieille dame aux cheveux transparents se tient parfaitement immobile, sagement assise dans son fauteuil derrière la baie vitrée du premier étage. On pourrait penser qu’elle dort pourtant elle sursaute légèrement quand un petit ours blanc s’envole sous ses yeux ébahis. Depuis le début des vacances de Pâques, par la fenêtre ouverte, Antoinette se nourrit du babillage de deux petits qui ont sans doute à peine l’âge de raison, le bambin du rez-de-chaussée et une fillette qui joue sur la pelouse du jardin d'à côté. Un long mur haut de deux mètres au bas mot les sépare et les deux enfants ne se voient pas mais on sent le plaisir qu’ils éprouvent à se deviner et à échanger. Antoinette ne voit pas grand-chose non plus car son corps se ramollit chaque jour un peu plus, depuis quelque temps on doit l’attacher chaque matin comme une misérable sur son siège. Une infirmière passe trois fois par jour pour veiller à sa toilette, la lever, la coucher et l’alimenter. Alors, telle une poupée de chiffon, Antoinette attend la fin, pieusement, calmement, plongée dans des souvenirs parfois douloureux. Depuis qu’elle est coincée dans ce fauteuil il lui reste peu de plaisirs alors elle s’enivre du parfum délicat du lilas rose et, ces derniers jours, elle s’émerveille en silence des jeux des petits sous son balcon.

L’ours blanc est accueilli de l’autre côté du mur avec ces cris de joie et quelques secondes plus tard une poupée blonde vêtue d’une robe mauve prend le chemin inverse. Après plusieurs lancers infructueux, une marionnette toute chiffonnée coiffée d’un chapeau de gendarme rejoint l’ourson. De l’autre côté, on lance un ballon rouge qui rebondit sur le balcon d’Antoinette en frôlant un pot de géraniums. Elle manque de s’étouffer de rire car elle respire de plus en plus mal. Comme si elle assistait à un match de tennis, Antoinette voit ensuite passer de droite et de gauche des soldats, des animaux de la ferme, des petites voitures, une brosse à cheveux, un livre, des billes et même un jeu de société qui explose littéralement au sommet du mur entrainant des éclats de rire limpides qui résonnent dans le cœur de la vieille dame comme les quatre saisons de Vivaldi. Le manège se prolonge ainsi de longues minutes pour le plus grand bonheur des protagonistes. Mais soudain la locomotive métallique d’un train électrique frôle le balcon avant d’atterrir côté jardin, Antoinette ferme les yeux tandis que la petite voisine pousse des hurlements de douleur. Puis viennent les éclats de voix des parents affolés qui se précipitent. Entre lamentations et gronderies, Antoinette aperçoit une petite tête blonde qui s’éloigne dans les bras de son père et une voiture démarre, on emmène l’enfant chez un médecin probablement.

Après ce malheureux incident, une pluie torrentielle met un frein définitif aux échanges des petits. Le mur ruissèle tristement et, derrière les vitres, les vacances continuent dans le silence et l’ennui. Antoinette se demande si les enfants se reverront un jour? Qui sait, peut-être a-t’elle assisté aux prémices d’une grande histoire d’amour ? Une belle histoire qui aurait commencé derrière un mur comme la sienne bien plus dramatique à Auschwitz. Antoinette n’a pas eu le loisir de vivre sa passion d’adolescente, le destin en a voulu autrement et par la suite elle n’a jamais réussi à franchir le mur vertigineux de ses souvenirs. Ainsi va la vie et, quelques jours plus tard, tandis que sous un ciel plombé, une méchante averse tambourine en vain à la fenêtre close, la tête de la vieille dame s’affaisse doucement sur son épaule, son pauvre corps martyrisé se détend enfin dans les liens qui le maintiennent et Antoinette quitte en souriant un monde où les enfants sauront toujours s'aimer même à travers les murs.