33A - Véronique Kangizer Nayati

NAYATI

Je regarde une dernière fois le tarmac de Roissy-Charles de Gaulle et fermant les yeux, je plonge rapidement dans le sommeil. Je travaille pour une ONG écologique et depuis un moment, j’ accumule les contrats de travail, sans doute pour faire baisser la douleur de ma rupture avec Sabine. J’ai 50 ans dans huit jours et je me dis que cette fête importante, je la passerais dans un petit village perdu de l’Amazonie.

Je suis missionné pour effectuer un état des lieux au nord-Ouest du Brésil, à la limite de la frontière fictive mais bien visible entre la forêt et ceux qui la détruisent.

Quand l’avion se pose à Manaus, je suis réveillé par l’atterrissage un peu brutal du pilote. Je touche ma main gauche et sens de suite le défaut de sensibilité de mes doigts. Je les masse le plus fort possible pour activer la circulation nerveuse défaillante et me met à rêver de mon parcours et de mon choix dans l’écologie.

Il n’y a pas de mystère; mes parents étaient ethnologues et à partir de l’âge de dix ans, avec l’accord de l’école, ma mère me donnait des cours dans les pays où ils partaient en mission et de cette enfance, je gardais une nostalgie qui n’était pas sans lien avec le métier que j’avais choisi.

C’est la première fois que je retourne en Amazonie, et le pied posé sur le sol, des frissons de plaisir me parcourent le corps à retrouver ce coin sauvage et grandiose. Je n’ai rien oublié de ce séjour dont le souvenir est gravé à jamais.

Il y a une quarantaine d’années, mes parents s’intéressaient à l’Amazonie, autant pour la beauté du pays que pour le mode de vie des indigènes. Mais ils étaient aussi des citoyens responsables et l’abattage de bois précieux laissait entrevoir que ce n’était que le début d’une déforestation à grande échelle. Alors, pouvoir témoigner des exactions commises dans cette partie du pays leur tenait à cœur.

J’ai dix ans et l’académie scolaire a donné son accord pour les accompagner dans leur mission. Quelle joie de ne pas être à l’école et de découvrir un pays étranger. Bien sûr, il me fallait emporter du travail scolaire pour ne pas perdre mon niveau, mais cela n’avait rien à voir avec la classe de CM2 de mon école. Mon sac à dos préparé soigneusement par ma mère, je ne m’encombrais d’aucun jouet, je savais que mon terrain de jeu serait autrement intéressant. Ce n’est qu’arrivé à l’aéroport que je découvrirais les autres membres de la mission, quelques scientifiques, un cuisinier, deux ou trois porteurs pour le matériel et les hamacs nécessaires à un séjour d’un mois. Être géologue ne suffisant pas pour pénétrer dans ces sentiers recouverts de plantes endémiques et gourmandes, un guide local est recruté.

Après deux jours de marche, le groupe, trempé par l’air humide et sali par la boue s’immobilise sur un signe du guide qui mettant ses deux mains en porte-voix, émit un sifflement particulier auquel répondit instantanément un autre de même nature.

Peu à peu, sans un bruit sortent des indiens korubos, hommes, femmes et enfants, vêtus d’un simple tissu autour de la taille pour les femmes et d’un étui pénien pour les hommes, les enfants jusqu’à leur puberté ayant le privilège de rester nus. Admiratif de leurs corps si parfaits et de leurs chevelures raides et brunes, je les trouve somptueux, presque sortis d’un livre. Mon enthousiasme grandit jour après jour devant leur façon de s’arranger avec la nature. Malgré mon jeune âge, je me rends compte qu’ils ont une dignité et un sens de la mesure, une entre-aide alternative des jeunes et des vieux, les plus jeunes parant aux défaillances physiques des anciens, qui, eux , transmettent leur savoir millénaire. La bande d’enfants rit à la moindre peccadille et leur caractère doux me ravit. Ah, on est loin de la cour de récréation de mon école primaire où l’on se cherche des noises pour un rien, un crayon, une bille, un soldat de plomb…. A mon âge, je ne sais pas encore que je baigne dans une société où le culte des objets est omniprésent, alors que ces petits indiens avaient l’essentiel, la nature et ses merveilles.

Un petit garçon me regarde avec un sourire superbe et des yeux rieurs, et capté par son regard, il ne faut que peu de temps pour que nous devenions inséparables.Il me dit son nom en mettant le doigt sur son ventre: Nayati; en réponse, j’articule le mien du mieux que je peux: Gaël. Au bout d’un quart d’heure, pendant que l’expédition explique la raison de sa présence, nous nous sommes échappé dans la forêt. Nayati me nomme et mime l’usage de chaque plante; j’augmente en un temps record mon vocabulaire. A la fin de la journée, chacun reprend son chemin, lui son hamac dans les arbres avec ses frères et sœurs et moi le bivouac de mes parents. Puis, installé sous la moustiquaire indispensable, épuisé, je m’endors.

Un matin je suis le groupe avec Nayati et vois les adultes, carquois et sarbacane à l’épaule. Je regarde leur façon de faire avec surprise et admiration car ils se déplacent en silence et aucun bruissement de feuilles ne se fait entendre. La main levée, le chef fait signe à cette petite troupe de s’arrêter et, sortant délicatement une flèche, s’agenouille pour atteindre le singe hurleur évoluant sur la canopée. La sarbacane fait au moins 4 ou 5 mètres de long, quelle dextérité pour viser si haut avec un instrument si long. Un souffle à l’entrée de la sarbacane et la flèche atteint l’animal qui dégringole jusqu’à terre. Après en avoir tué 2 ou 3, les chasseurs rentrent au campement et pendant que les femmes s’affairent à éplucher le manioc, les hommes grillent leurs prises pour éradiquer poils et parasites.

Les jours suivants, Nayati me propose de fabriquer une sarbacane pour que nous nous entraînions tous les deux à ce jeu d’adresse. Ce jeu et sa réalisation emplissent nos après-midi d’une émulation excitante.

La tâche est loin d’être aisée; bien sûr, il n’est pas question de la faire aussi longue, d’autant que Nayati me fait signe que c’est un cadeau et que je repartirai avec. Je sens mes yeux briller, quel chance d’avoir des parents ethnologues, jamais je n’aurais pu rencontrer un enfant de mon âge si différent qui me fasse découvrir un monde inconnu; je sais que mon séjour sera unique et que je ne vais pas m’ennuyer une seconde. Nous nous donnons rendez-vous après le repas du midi et partons chercher un bambou possédant à peu près les critères que nous nous étions fixés. Celui qui nous convient adhère à une énorme fourmilière. Jamais je n’avais vu de fourmis aussi grosses; il me semble pouvoir identifier leurs yeux, leurs dos rouges, signe que leurs piqûres sont douloureuses. Nayati me fait comprendre que les plus petites s’avèrent les plus dangereuses, ce qui ne me rassure qu’à moitié. Sans trop de remue-ménage, nous avons accès au bambou, et sommes quittes pour quelques piqûres sur les mains; nous rentrons au camp, fier de notre trouvaille.

Nayati creuse l’intérieur de ce bout de bois. Il nous faut deux bonnes heures pour ce soit à peu près rond et lisse. Puis, vient la fabrication des flèches. Soit elles sont trop lourdes et en soufflant, elles ne bougent pas, soit elles sont trop longues ou bien encore dans un bois inadéquat. Nous sommes joyeux et excités de créer ce jouet. Les crises de fou-rire que nous avons devant chaque échec rendent notre duo attractif pour la bande d’enfants qui nous entourent. Finalement, notre plaisir est de faire ensemble plutôt que de réussir parfaitement notre ouvrage et nous avons peaufiné notre jouet pendant encore plus d’une semaine.

Bientôt, armés d’une dizaine de flèches, nous avons décidé qu’une feuille de manguier serait notre cible à ce jeu, Nayati gagne à tous les coups quand j’arrive péniblement à l’atteindre une fois sur dix. Au bout de trois jours, j’ai considérablement amélioré mon score; Je suis heureux, il l’est aussi et je rentre au campement les joues rosies par l’activité et le plaisir. Le temps n’a pas d’épaisseur et tous les jours, nos compétitions au lancer de flèches nous occupent jusqu’à la tombée de la nuit.

Un soir, mon père me dit que nous partons le lendemain de très bonne heure ; abasourdi, je retrouve Nayati assis au pied d’un arbre, la tête entre les genoux; il sait déjà que je m’en vais. Nous nous serrons très fort dans les bras et je refoule la larme qui veut laisser échapper mon chagrin. Voulant emporter un souvenir, je prends une flèche dans le carquois des chasseurs et dans ma précipitation, je me pique sur la pointe empoisonnée. Je pousse un cri et en un instant, un indien qui comprend la situation, agrandit la plaie avec la pointe de son poignard et me fait saigner abondamment. Le médecin de l’expédition arrivé en renfort pratique un garrot à la hauteur du biceps. J’ai la tête qui tourne et je m’évanouis rapidement . C’est sur un lit d’hôpital avec une transfusion à Manaus que je me réveille. J’ai encore des difficultés à respirer mais les médecins disent que mes jours ne sont plus en danger. Je garde quelques séquelles au niveau de la sensibilité nerveuse mais mes muscles moteurs n’ont pas été atteint.

Et quarante ans plus tard, alors que je reviens dans ce pays où la nostalgie a inscrit Nayati et nos jeux jusque dans ma chair, douleur et jubilation sont l’oxymore parfait de ces moments magiques.

VERONIQUE KANGIZER AVRIL 2021