33AC - Françoise L. Souvenir de voyage

Souvenir de voyage.

Les après-midi pluvieux m’entraînent souvent à une frénésie de rangement, espérant ainsi chasser la morosité ambiante. L’autre jour j’étais assise à trier des vieux papiers, lorsqu’un souvenir a resurgi du grenier de ma mémoire. Je l’avais complètement oublié celui-là, il se cachait au milieu d’un pêle-mêle de valises en carton, de peluches usées autant que chéries, de livres d’images lus et relus. La voiture à pédales de Petit Pierre était là, devant moi intacte comme à mes dix ans. En une bouffée je retrouvais le charme de ce souvenir, comme un bonbon acidulé des années soixante.

Je me souviens de cette singularité : Pierre est mon oncle et pourtant il est plus jeune que moi (seulement de quelques mois). Ma mère étant sa cousine, il est bien mon oncle, pas d’erreur. Nous sommes tous les deux des quatrièmes, lui est le dernier de sa fratrie d’où son surnom Petit Pierre, sa mère l’a eu très tardivement. Ses ainés, nés pendant la guerre sont beaucoup plus âgés. Moi à l’inverse, j’ai plein de sœurs pour jouer, rire, chahuter. Notre logement est spacieux, ses fenêtres donnent sur des jardins ou des balcons. Pierre lui, s’ennuie dans son grand appartement de la place Saint Sulpice. Du haut de mes dix ans ce lieu m’impressionne. Les deux tours massives de l’église envahissent de leur ombre toutes les pièces. Le lieu est sinistre, le parquet grince, les meubles sont austères, les rideaux lourds et ternes. Sa mère, grande silhouette de marron vêtue, chignon relevé et collier de perles a une voix grave, toute en retenue. Elle m’a toujours semblé très vieille. Nous sommes deux enfants sages, moi discrète dans ma jupe plissée, mon gilet bleu tricoté main avec quelques lignes de jaune orangé pour l’égayer, mes mèches brunes retenues par une barrette dorée, lui sérieux avec son polo gris, ses lunettes sévères, ses cheveux en brosse. J’apprécie la gentillesse de Pierre, il ne se moque jamais de moi. Nous nous comprenons à demi-mot, nous aimons bien nous retrouver le jeudi après-midi.

Peut-être allons-nous d’abord prendre l’air au jardin du Luxembourg ? Nous nous arrêterons au bord du bassin pour regarder les bateaux à voile se faire aspirer par le jet d’eau central. Peut-être goutons nous au retour, d’un morceau de pain beurre, fourré d’une barre de chocolat Meunier ou Suchard ? Peut-être ? Je ne m’en souviens pas, seule la voiture à pédales occupe l’espace du souvenir. Elle trône dans le couloir de l’appartement de Pierre, une belle décapotable gris clair aux sièges rouges. Elle a du style, comme une « belle américaine». Pour moi, habituée aux jeux de fille, c’est délicieux. Ma sœur seconde a quelques autos miniatures, mais nous les petites, ne pouvons les toucher. Cette fois je triomphe, personne pour me déposséder de mon jouet. Pierre m’invite à monter dans sa voiture. Malgré mon jeune âge j’ai déjà une bonne expérience des voyages imaginaires. En un tour de volant, plus de long couloir, plus d’appartement sombre, il n’y a que nous deux roulant sur une route bordée de platanes, le ciel est bleu, les oiseaux chantent. La décapotable nous emmène loin, vers le sud. Elle file vite, le vent nous décoiffe. Nous nous arrêtons face à la mer. Après le bain nous pique-niquons sur la plage. La voiture n’ayant plus de phares, nous revenons avant la nuit, juste pour le dîner.

Lorsque ma mère vient me chercher, j’ai encore l’air du vent dans les cheveux, le cri des mouettes dans les oreilles. Petit Pierre me dit au revoir discrètement, je lui réponds d’un sourire complice. Ce beau voyage est notre secret.

Le temps des jeudis a passé, nous avons grandis, je suis partie vers d’autres horizons. Petit Pierre, lui est resté dans son appartement, ou dans un autre plus petit, seul, toujours confiné. Dans ce monde sans pitié, ses qualités d’être n’ont pas trouvé leur place. Quand j’ai appris sa disparition, sa gentillesse m’est revenue comme une rare délicatesse. A l’endroit où il repose, je sèmerai de modestes pâquerettes et quelques violettes.

Françoise L.