33B - Corinne LN - La petite reine

LA PETITE REINE

Ces derniers jours, je l’ai cherchée partout, dans le garage, dans le coffre de la voiture, derrière les haies et jusque par le trou de serrure de la cave mais ils l’ont cachée avec le plus grand soin pour faire durer le suspense. Et aujourd’hui, elle trône au milieu du salon entre le sourire radieux de ma grand-mère et celui toujours taquin de mon père. Quelques paquets insignifiants se prosternent à ses pieds mais je ne vois qu’elle. D’ailleurs, je n’ai demandé que ce seul cadeau, synonyme de liberté et d’autonomie, comme un pas de géant vers l’âge de raison. De la couleur des conquérants, un rouge vermillon mâtiné de chrome rutilant, elle est exactement telle que je l’ai rêvée ma première bicyclette avec ses grandes roues élancées et la jolie sonnette accrochée à son guidon étincelant. Depuis des semaines je refuse de monter sur mon petit vélo à quatre roues qui me range parmi les bébés impotents. Alors, je m’imagine déjà, cheveux au vent sur les trottoirs bordés de marronniers, faisant la course avec la bicyclette bleue de mon amie Constance. A ce moment précis, je suis certaine de vivre le plus bel anniversaire de ma vie, il n’y aura jamais mieux, plus parfait, plus excitant, je n’aurais plus jamais d’autre rêve à réaliser, de bonheur aussi absolu. Consciente de ma chance, j’ai une pensée émue pour les petits chinois qui meurent de faim et pourraient sans doute se nourrir pendant des mois avec le budget de ce présent à mes yeux aussi dispendieux que la dernière Ferrari. Ensuite, je ne pense plus qu’à mon bonheur, au regard envieux de mes copines et à ma fierté de pédaler dans les rues en carillonnant joyeusement. Indéniablement, c’est ma journée. Pendant tout le repas, je gigote sur ma chaise comme un asticot, négligeant jusqu’au gâteau au chocolat, retenant mon souffle tant et si bien que je n’arrive même pas à éteindre mes six bougies. Je me précipite dehors avec une impatience que je n’arrive pas à juguler. Les gravillons du jardin ne se prêtant pas à un premier essai, toute la tablée me suit sur le trottoir devant l’immeuble et, sous le regard teinté de jalousie de ma sœur cadette qui hérite de ma vieille monture, je pose enfin mes petites fesses sur la selle effilée et vertigineuse. Avec un peu d’aide, j’attrape les pédales du bout de mes bottines, et, fière comme un paon qui fait la roue, je m’envole en zigzagant sous le regard amusé des passants bienveillants.

Quelques semaines plus tard, avec mon bolide j’ai gagné la confiance des adultes et beaucoup de confiance en moi. Je lâche les deux mains, je décolle la roue avant, je frôle le mur du son, je me couche dans les tournants, je freine en faisant un demi-tour sur place et j’arrive même à pédaler en me positionnant à l’envers sur la selle que j’ai ornée d’un joli fanion. Pourtant, je suis incapable de la prêter plus de deux minutes, même à ma chère Constance, sans que les larmes ne me montent aux yeux. Bref, j’aime tant ma petite reine que, si c’était possible, je dormirais avec elle.

Bien sûr, ma bicyclette rouge part en vacances avec moi, chaque été, nous prenons la route de la Bretagne. Dans les rues du village, en short et sempiternel teeshirt rayé, je pédale à un rythme endiablé, ivre de vitesse et de liberté. Hélas, je grandis trop vite et, même en montant la selle au maximum, mon bolide devient rapidement trop petit mais je continue à foncer comme une flèche, couchée sur le guidon, les genoux sous le menton. Tant et si bien qu’un beau jour d’août, ayant la prétention de rattraper la voiture de mon oncle qui démarre en trombe devant la villa, je perds le contrôle de ma monture et je fais un véritable vol plané. J’atterris la tête la première sur le goudron en m’arrachant au passage les pieds, les genoux et le menton. Couverte d’écorchures, saignant de toute part, tandis qu’on se précipite vers moi, je hurle de désespoir et non de douleur. Mon beau vélo tordu, éclaté, inutile git quelques mètres plus loin. Cette chute fatale sonnera le glas de ma bicyclette rouge déclarée irréparable, ma première bicyclette, mon rêve absolu, ma chère complice transformée en vieille ferraille, jetée comme un vulgaire déchet pendant qu’on me recoud à l’hôpital sans même que je puisse lui dire au revoir ni à quel point je suis désolée. Je passe le reste du mois d’août le cœur brisé, couverte de mercurochrome, en chaussettes sur la plage, privée de baignade pour le reste des vacances. Bien sûr, pour me consoler on me promet un autre cycle, plus tard, plus grand, plus adapté mais moi je sais que jamais plus je ne ressentirai cette complétude, cet accord parfait. Et jamais aucun cadeau ne me comblera autant de joie jusqu’à l’arrivée de mon premier chien.