33B - Dominique Olsenn - L'enfant

L’enfant est assise sur le carrelage frais du balcon. En tailleur. Elle a posé un sac en plastique sous ses fesses pour ne pas risquer de salir ce short tout neuf à carreaux jaunes et blancs. Très élégant avec son coquelicot brodé, éclatant de rouge, sur l’ourlet de la jambe gauche. Maman l’a prévenue, « Si tu te salis, tu resteras à la maison au lieu d’aller à la plage » !

Pour l’instant, elle regarde entre les barreaux de la rambarde les enfants de la résidence qui occupent le parking vide à cette heure. Nantis de vélos, trottinettes, patins à roulettes ou tricycles, ils roulent en rond. Les plus grands forment un grand cercle autour des plus petits. Ça pédale, ça glisse, ça crie de joie, ça tournoie, ça saute. Les filles en patins à roulettes s’essaient aux figures de danse sur une jambe, bras arrondis au-dessus de la tête. Les garçons à vélo s’acharnent à garder l’équilibre sur la seule roue arrière. Sur leurs tricycles, les petits pédalent avec ardeur pour faire la course. Parfois, une chute arrache quelques cris et larmes. A chaque fois, une maman surgit bardée de bisous magiques et de mercurochrome et le blessé repart de plus belle dans cette ronde endiablée.

Elle envie ces enfants qui jouent librement. Pourtant elle aussi possède une trottinette et des patins à roulette. Posés là sur le balcon. Une trottinette d’un magnifique bleu pailleté qui scintille au soleil. Ses roues étincelantes de blancheur semblent flotter. Elle ne l’a utilisée qu’une seule fois sur le Boulevard de la Mer le jour de Noël. Depuis Maman n’a pas eu le temps d’y retourner. Elle a demandé à rejoindre les enfants sur le parking, elle les connait, ils vont tous dans son école. Mais Maman a dit « Hors de question, tu ne joues pas dans la rue ». Bien rangés contre le mur, les patins ont déjà un air fatigué, résigné. Les lanières de cuir enroulées ont bruni et se dessèchent. Pour ses 7 ans, elle a ouvert ce paquet si gros, si lourd et a contemplé le cœur battant ces deux merveilles rutilantes. Elle n’osait pas y toucher. Puis, Maman a attaché les lanières et l’a poussée sur le trottoir. Elle a tangué les bras en croix et a réussi peu à peu à rouler, jusqu’à un arbre qu’elle a embrassé de tout son corps. Lèvre fendue, genoux écorchés. Elle a entendu Maman dire à Papa, « je te l’avais dit qu’elle n’y arriverait pas, elle est tellement godiche » ! Les patins n’ont plus roulé. Jamais. Pourtant ils brillent encore un peu. Elle les essuie tendrement pour leur conserver un peu de cet éclat dont ses prunelles ont enregistré le merveilleux.

Elle ferme les yeux, s’absente et se blottit dans sa solitude. Elle délaisse le balcon et ses bruits. Dans quelques jours, les grandes vacances la conduiront au village chez ses grands-parents. Au téléphone hier, Mamita a promis de nettoyer le hula hoop vert et de retrouver les balles de mousse pour jongler sur le mur de la maison voisine. Papito a dit l’attendre avec impatience pour faire la quatrième à la belote. Elle a ri de plaisir avec lui en claironnant « Dix de der » ! Elle sait qu’elle retrouvera ce foulard à fleurs que Mamita nouera sur sa tête pour qu’elle joue à la fermière, comme dans « Martine à la ferme », en jetant le grain aux poules ou en coupant l’herbe pour les lapins. Elle retrouvera Brigitte au lavoir pour savonner, battre, rincer des grands mouchoirs à carreaux déjà propres ! Elles s’éclabousseront en criant de joie. A l’heure du déjeuner, elle jouera à la grande en allant chercher l’eau à la fontaine dans ce gros broc de terre cuite sans en faire tomber une goutte au retour. Elle cherchera des cailloux aux formes bizarres pour remplacer les osselets perdus. Si elle est vraiment sage, elle pourra se draper dans les jupons de Mamita et jouer à la princesse en faisant de profondes révérences devant l’armoire à glace. Elle grimpera dans le cerisier du jardin pour dévorer son pain fourré d’une barre de chocolat. Et si elle s’écorche en tombant, Mamita soignera ses genoux avec un coton rougi de mercurochrome. Elle sera enfin comme tous les autres, les genoux couronnés d’écarlate…

Dominique Olsenn