33C - Bénédicte-Fredaine Le pantin de Dona

Le pantin de Dona

Elle entendit un joyeux tintement de grelots lorsqu’elle réussit enfin à ouvrir la porte de la vieille armoire qu’elle avait décidé de ranger. Le son, cristallin, lui rappelait quelque chose, mais quoi ? Elle réfléchissait tout en ouvrant largement les battants.

« Oh, le pantin de Dona ! » Toute heureuse, elle retrouvait après tant d’années le pantin offert par son amie Dona à son fils. Elle adorait ce pantin accroché là, suspendu à la porte par le fil qui tenait sa tête bien droite. Le petit homme en bois se trémoussait de tout son corps, secoué par l’ébranlement de l’armoire. D’instinct, elle tira sur les ficelles patinées par le temps. Le petit pantin à la tête toute ronde, pas plus grosse qu’une clémentine, répondit aussitôt. Parfaitement peint de laques aux couleurs pimpantes, il était aussi frais qu’au premier jour ! Le bonnet, rouge vif, encadrait son visage poupin et souriant de couleur chair. Les cheveux peints en mèches blondes, les yeux noirs tout ronds, malicieux et pétillants, le nez et les joues peints avec désinvolture d’une grosse tache rose bonbon, la bouche évoquée par une lettre V au rouge vif : tout donnait au lutin une apparence de petit enfant curieux de tout. La tête reposait sur une large collerette blanche qui ornait une longue tunique vert olive, décorée de losanges bleu marine et blancs disposés en damier « à la mode d’Arlequin ». Tête, collerette et tunique étaient les seuls éléments fixes du petit pantin.

Les grelots en laiton doré qui scintillaient et sonnaient au moindre mouvement étaient suspendus de chaque côté de son bonnet. Libres de bouger à leur gré, les bras affichaient des manches blanches, desquelles s’échappaient des menottes du même rose pâle que le visage. Sous la tunique, une culotte à la française peinte en noir se mettait en mouvement dès que l’on actionnait le mécanisme. Il était composé de deux ficelles, une par jambe. Si on tirait sur les deux à la fois, les deux jambes se levaient soudain, à la hauteur du genou. Dans leur élan, les jambes faisaient tressauter les mollets habillés de blanches chaussettes, terminées d’un trait rouge vif pour figurer des chaussons de danse assortis au bonnet. Simultanément, elles soulevaient les bras ballants qui de bonne grâce suivaient en cadence. Ainsi à volonté, on faisait lever une seule jambe qui soulevait le bras correspondant et agitait le mollet, puis l’autre, ou les deux. Le pantin de Dona obéissait à merveille. Comme autrefois.

Les pantins articulés comme celui-ci fonctionnent grâce à un astucieux jeu de fils et de vis placées aux principales articulations, de façon à faire bouger les morceaux de carton épais ou de fines planchettes de bois constituant les membres. Elle appréciait particulièrement le pantin de Dona dont la conception était simplifiée : une seule vis à chacun des genoux suffisait à rendre vivante toute cette exquise silhouette, toujours de bonne humeur, prête à attirer l’attention par les tintements des grelots et les cliquetis des planchettes de bois qui s’entrechoquaient doucement.

Tous, grands et petits, avaient jadis succombé au charme de ce petit bonhomme. Emue, elle saisit à deux mains le pantin qui lui rappelait les belles heures de la tendre enfance. Plongée dans ce passé tant aimé, jouant avec le pantin, jouant avec autrefois, elle s’assit par terre entre les portes restées grandes ouvertes, se laissant porter par la vague des souvenirs échappés de la vieille armoire à malices. ☐