34 - Anne P - Le jeu et la tricherie

D’un lointain passé resurgissent quelques souvenirs qui me ramènent à des faits critiquables et m’incitent à sourire de ma grande naïveté.

Ma famille affectionnait les jeux de cartes et y consacrait de nombreux après-midis pluvieux ou des soirées, pendant les vacances dans notre chalet des Praz. Dès mon plus jeune âge, j’ai ressenti la même attirance pour tous les jeux de société.

Un, en particulier emportait une forte adhésion de la part des adultes et personnellement me captivait : le poker.

Lors de réunions familiales ou amicales, dès que j’entendais prononcer ce mot et qu’une partie s’organisait, une légère fébrilité me saisissait et je restais à traîner autour de la table.

Une partie rassemblait quatre ou cinq personnes. A mon grand désespoir, vu mon jeune âge, mes velléités d’y participer étaient refoulées et suscitaient des plaisanteries ironiques....

J’observais sans relâche le déroulement du jeu et les participants. Je me déplaçais en une ronde ininterrompue, attentive aux annonces qui retentissaient, parfois me hasardant à poser des questions qui troublaient et exaspéraient les joueurs…S’élevaient constamment des cris de contentement alternant avec des manifestations d’agacement et de contrariété…

Un jour, j’approchais de mes 10 ans, un de mes frères très adepte de ce jeu, discernant mon esprit d’observation et ma fascination, me proposa de m’initier aux règles du poker. Rapidement je montrai des capacités d’apprentissage qui le surprirent, j’intégrai feintes et subtilités. J’en tirais une certaine fierté. Il attira mon attention sur une technique mise en pratique par de nombreux joueurs : le ‘’bluff’’.

Mon chenapan de frère mit au point une stratégie de tricherie, à laquelle je collaborai en toute innocence. Difficile de résister aux éloges dont il me couvrait.

J’éprouvais l’intime conviction d’intégrer la cour des grands !

Les participants ne s’étonnaient pas de ma présence, habitués à me voir constamment rôder autour de la table de jeu.

Mon frère m’avait dépeint le déroulement d’une partie : à la distribution des cartes, chaque joueur a la faculté de jeter et de redemander une ou deux cartes. Suivent ensuite les enchères découlant des cartes en mains et les mises sur le tapis de jetons de valeurs différentes. Moment déterminant : je devais rapidement faire un tour de table, afin de repérer parmi les participants ceux ayant un jeu gagnant. Le but de ce jeu est de former au choix une suite, des paires ou un brelan, le rêve de tout joueur étant ‘’ un carré’’… Ma toux montait en intensité, suivant la composition gagnante des cartes de ses partenaires… Mon attention devait également se porter sur ceux qui bluffaient et surenchérissaient afin de dissuader les autres joueurs de le suivre, et rafler la mise. Le signal d’alerte : je devais toucher et tortiller ma queue-de-cheval !

Ma tâche n’était pas de tout repos. De mon comportement dépendait je suppose, sa tactique de jeu.

Ces agissements cet été-là, se prolongèrent un certain temps, jusqu’au jour où un membre de la tablée, grand ami de mon père s’énerva et en vint à subodorer une tricherie. Il prétendit que ma présence et mon agitation perturbaient les parties. Il me donna l’ordre impératif de m’asseoir et ne plus bouger ou de m’éloigner définitivement. D’un naturel timide et craintif, terrorisée par sa réaction violente, mes joues s’empourprèrent et j’obtempérai ! Je n’osais plus faire un mouvement et je restai figée comme une statue… Cette situation ne pouvait s’éterniser et au bout d’un moment j’éprouvai le désir de m’échapper…

Immanquablement lorsque cet ami participait à des parties, je fuyais la table de jeu !

L’été prit fin et mon manipulateur de frère s’éloigna pour vivre sa vie. Quelques années passèrent et bientôt je fus admise à participer à des parties de poker en famille, sans réel enjeu financier.

Me remémorant ces agissements, je ne retirai aucune fierté d’avoir adhéré à ces combines de tricherie par naïveté et amusement. Je n’en soupçonnais pas la portée et la gravité.

Par la suite, consciente du comportement irresponsable de mon aîné, je l’ai abreuvé d’une avalanche de reproches ! Blâmable d’avoir abusé de ma candeur et entraîné dans une démarche malhonnête, sans état d’âme.

Ayant atteint un âge avancé ma passion pour ce jeu ne s’émousse pas, mais les occasions de jouer se raréfient.

Affaire de mode ou d’âge, d’autres divertissements ont supplanté le poker : le scrabble, le rummycub, le gin rami, le barbu… Au fil du temps, j’ai constaté que la passion du jeu habite certaines personnes, d’autres s’en détournent avec indifférence ou rejet…

Mon intérêt pour ces divertissements ne faiblit pas. Je demeure toujours partante pour me lancer dans des parties de cartes ou de scrabble. Le jeu amène un pigment d’aventure, une évasion et une détente pour le mental. Ils entretiennent des liens d’amitié et de complicité.