34B - Bénédicte Fredaine - Pour l'honneur

Pour l’honneur

Un attroupement, à deux pas de chez lui ? Intrigué, le jeune garçon s’approche du groupe d’hommes agglutiné devant une affiche placardée à l’angle de la place de la Concorde et de la rue Royale à Paris. Il est seize heures en ce premier août de 1914.Dans le jardin des Tuileries tout proche, les nounous rassemblent les enfants, c’est l’heure de la fin de la promenade. Lui aussi revient des Tuileries. Dans la bousculade, hissé sur la pointe des pieds, il s’appuie sur les épaules des hommes occupés à lire. Il aperçoit deux drapeaux français croisés, surmontant la phrase « Ordre de mobilisation générale » écrite en grosses et grasses lettres capitales. Une mobilisation générale ? Il ne s’attendait pas à cette nouvelle fracassante ! Il avait bien remarqué ces derniers temps les mines inquiètes des adultes. Mais chez lui, on ne parlait jamais politique à table et encore moins devant les enfants. Lui n’a pas encore seize ans, alors ?

Ce qu’il vient de lire est la toute première affiche placée dans la capitale annonçant la mobilisation générale à dater du 2 août pour ce qui sera la guerre de 1914-1918. Une affiche similaire est placardée dans tout le pays et dans les campagnes profondes toutes les églises sonnent simultanément le tocsin, scandant de façon lugubre les heures à venir. Ces bourdonnements graves, insistants, font trembler les murs, serrent les cœurs, ils répandent l’inquiétante nouvelle.

Il avait bien entendu parler de grandes batailles de la guerre de 70, lorsqu’on chantait pour lui : « C’était un soir, bataille de Reichshoffen (non pas de « réchauffette », mon petit !) Il fallait voir les cavaliers charger, attention, cavaliers, chargez, etc. » et cela le faisait rire de plus en plus fort de sauter de plus en plus haut sur les genoux de son grand-père au son de cette marche cavalière. Pour lui, la guerre était un jeu, on montait à cheval sur un balai, on prenait son sabre en bois, et on galopait à travers l’appartement, on galopait vers la victoire !

Aujourd’hui, à la veille d’être un homme, c’est tout autre chose. Il veut comprendre, il suit la guerre en lisant l’Illustration. Pourtant les belles reproductions de ces fringants généraux le laissent perplexe. Est-elle si jolie que cela, la guerre ?

Deux ans plus tard, il s’inscrit en faculté de droit, pour rester dans la norme. Mais est-ce vraiment le moment d’entreprendre des études quand on sait que les soldats se battent, le désespoir et la rage au corps, pour la France ? Cette guerre qui devait être courte et victorieuse, on parlait même de s’y rendre en chantant, la fleur au fusil, s’avère effroyable, meurtrière, riche en horribles combats, elle est sans pitié. Les armes à feu, les canons font des ravages. On se bat dans les tranchées, dans la boue, dans le froid, pour quelques mètres de terrain que l’on perd puis que l’on reconquiert : ainsi les Français ne viennent-ils pas de reprendre, ce 16 octobre1916, le fort de Douaumont aux Allemands ? La France a besoin d’hommes. Cette bataille de Verdun n’en finit pas de faire des morts, des blessés, il lui tarde, à lui jeune garçon en bonne santé, de participer à la défense de son pays. Il brûle d’impatience de rejoindre les combats, au lieu de rester douillettement installé chez Papa-Maman. Mais il est trop jeune, lui dit-on, il n’a pas encore l’âge requis. On tente de freiner ses ardeurs.

Comment ça je suis trop jeune ! Et si je veux défendre mon pays ? Si je suis volontaire ?

Lorsqu’il découvre la brutale vérité des chiffres, il est bouleversé. D’abord murmurés, il les voit écrits là, terrifiants, noir sur blanc, sous ses yeux, ils révèlent l’horreur. En seulement dix mois de combat sur cette dernière année, la guerre a fait plus de 350 000 disparus ou tués, et plus de 400 0000 blessés. Lui, en pleine santé ne peut rester les bras ballants, inactif. Sa décision est prise, il s’engagera, comme volontaire.

Au bureau de recrutement on toise ce grand blond d’un mètre quatre-vingt, sportif, musclé. Oui, c’est vraiment le profil type dont la France a besoin sur le front !

— Quel âge ? demande le sergent recruteur en regardant le jeune homme.

— Dix-neuf ans.

— Hum, vous avez dix-sept ans d’après ce que je lis sur vos papiers ! Pas la peine de tricher, vous êtes trop jeune ! Avez-vous au moins l’autorisation de vos parents ?

— D’accord je triche sur mon âge, c’est vrai. Mais je n’ai pas charge d’âme, je suis en bonne santé, je suis à une charnière dans mes études, je veux servir mon pays. Je veux être engagé volontaire.

Sans mot dire, le sergent donne le coup de tampon tant désiré sur l’ordre de mission.

C’est ainsi qu’en décembre 1916 le jeune homme rejoint le front ; dans l’infanterie, l’un des corps considéré comme les plus meurtriers. Son apparence est si juvénile sous le casque trop grand pour lui que la troupe l’adopte paternellement. Pourquoi diable a-t-il voulu se jeter en enfer en devançant l’appel ? Après plusieurs affectations dans lesquelles il se distingue par une bravoure qui lui fera mériter la croix de guerre 1914-1918, il est soudain fauché en plein élan. Soufflé par un obus qui lui pulvérise le bassin, il est projeté dans la boue nauséabonde et collante qui déjà veut l’avaler, il tombe à la renverse en ce 11 juin 1918 à la bataille du Matz dite aussi offensive de Ludendorff. Il apprendra plus tard que dès le lendemain les Français retrouveront leurs positions. L’enfer aurait-il eu raison, pour rien, de son bel enthousiasme ? Une voix lui parvient, qui semble si lointaine :

— Il respire encore. Vite, brancardier !

Puis plus rien. Combien de temps est-il resté dans le coma ? Impossible à dire. Il se souvient seulement d’un étrange réveil sous une grande tente, ni grise, ni jaune, mollement tendue au-dessus de lui. Il fait chaud, une odeur pestilentielle règne, il perçoit le bourdonnement des mouches autour de lui, il devine des gémissements, il entend des voix dures donnant des ordres, et d’autres si douces, douces à pleurer. Il ne peut absolument pas bouger. Que s’est-il passé ?

Le verdict tombe. L’éclat d’obus a pénétré si violemment et profondément qu’il est préférable de ne pas enlever ce corps étranger : la cautérisation naturelle des lésions irrémédiablement brûlées assurera la guérison. Il remarchera oui, à l’aide d’une prothèse et après une longue rééducation. Et, hélas, plus difficile à annoncer, il ne pourra jamais avoir d’enfant. Tout est brûlé. Il n’a pas encore vingt ans.

Ensuite, il est dirigé vers l’arrière. Là, il connaîtra le début d’un conte de fées qui durera plus de quarante ans, la jeune infirmière américaine qui le soigne à l’hôpital deviendra son épouse après la guerre. Seule la mort de la jeune femme les séparera, lui ne s’éteindra qu’en 1978.

Jamais il ne s’est plaint, jamais il n’a regretté d’avoir triché sur son âge. C’était pour son pays, pour l’honneur. C’est le plus superbe tricheur que j’aie jamais rencontré.

Fredaine