A - Corinne LN - La périgourdine

LA PERIGOURDINE

Dans la lumière tamisée flottent des volutes de tabac blond parmi les vapeurs d’alcool et les relents des repas servis en début de soirée. Dans les années quatre-vingt, la grande Périgourdine ne ferme jamais ses portes, elle assure tous les services du petit déjeuner jusqu’au dernier verre. Perchée sur les quais de Seine au cœur de l’exubérant quartier latin, elle voit défiler sans relâche derrière ses hautes vitres un panel bigarré de passants et de véhicules. Sa décoration surannée nous plonge dans le Paris de l’après-guerre. Dans l’immense salle les boules opalescentes des lustres s’abiment dans de hauts miroirs fanés. Les arabesques sur les plafonds peints, les dorures élimées des moulures, le velours rouge passé des sièges et les tables en bois vernis sculptées par les coudes des convives confèrent à notre brasserie préférée une atmosphère chaleureuse, étonnamment vivante et réconfortante, une âme tout simplement. Nous avons pris l’habitude d’arriver vers minuit après une longue journée de travail, une tendre sieste et une rapide collation. Quand le temps le permet, nous déambulons dans les rues animées avant de nous glisser sur les banquettes étroites, au premier rang, juste devant la scène, au plus près des musiciens qui vont tout donner jusqu’à l’aube. Vers deux heures du matin, la brasserie se vide, ne s’attardent que les irréductibles, les aficionados, les insomniaques et nous qui berçons avec bonheur nos amours anarchiques dans la musique jazzy. Vient l’heure des bœufs, les anonymes talentueux se lèvent, saisissent le saxophone caché sous une table, s’emparent du piano, d’une guitare ou d’un micro et c’est reparti pour un tour. Nous ne dormirons pas, nous avons trop bu, nous sommes trop excités, envoutés, nous applaudirons jusqu’à l’aube, jusqu’au bout de nos forces, ensemble. Parfois la voix suave d’un beau musicien ou le sourire enjôleur d’une chanteuse sèmeront la zizanie dans notre couple nous entrainant dans un tourbillon de passions éphémères et de retrouvailles exaltées. Les nuits s’achèvent devant un café bien tassé. Les yeux rougis mais brillants, les oreilles bourdonnantes et la tête dans les nuages, nous ne prendrons pas le temps de nous changer avant de nous jeter dans le travail. Nous sommes jeunes et amoureux, alors nous tiendrons le coup pour mieux nous retrouver chaque soir devant l’estrade de La Périgourdine, dans la vraie vie, celle qui fait tenir debout, vibrer et avancer.

Commentaires sur le "padlet" en bas de page du sujet 35