A - Dominique Boboul - mémoire de l'Eléphant

L’Histoire a retenu cette péripétie saugrenue ! En 1912, un éléphant s’échappe du Cirque d’Hiver et déambule sur le boulevard Beaumarchais. Parvenu à proximité de la Bastille, au numéro 40, il pénètre dans un café où rien n’était prévu pour un client de son acabit. Il piétine tout et reste coincé dans le fond du café un long moment, délivré par ses dresseurs et soigneurs qui le ramèneront, entravé, à sa triste cage. Le lieu a cependant gardé trace de ce passage jusqu’aux années 2010. Bar-café-restaurant sous l’enseigne « L’éléphant de la Bastille », la décoration reste vouée à son souvenir. Le menu lui-même est précédé d’une photo d’époque, floue, montrant l’arrière-train de l’éléphant coincé dans les décombres.

Un déménagement m’approcha de ce troquet sans prétention. Un long zinc avec œufs durs en pyramide, distributeur de cacahuètes, corbeille de croissants le matin. Prêts à accueillir toutes formes de postérieurs et alignés, des hauts tabourets de bois aux assises rembourrées de moleskine rouge font écho aux banquettes qui courent le long des murs. Sur les murs des photos grand format de savane et bien sûr d’éléphants … mais en liberté !

Le couple de « patrons », Robert et Jeanine, quinquagénaires dynamiques règnent avec vigilance et bonhommie sur les lieux. Une clientèle principalement constituée d’habitués, résidents ou travailleurs du quartier. Le samedi fait mentir l’adage « on ne choisit pas sa famille » ! Ici le premier jour du weekend se tient une véritable réunion de famille qui emplit les lieux de baisers sonores, d’accolades, de plaisanteries, de rires et de plans sur la comète...

Une famille élue pour quelques heures mais que personne ne manquerait volontairement de rejoindre.

Vers midi et demi, le « chapter » débarque. Une trentaine de bikers juchés sur leurs Harley rutilantes. Très vite, une quinzaine de ces trésors chromés s’alignent devant L’éléphant. Le meneur de cette horde pacifique, surnommé Big Jo, accueille chacun à l’entrée d’un rire luxuriant. Sa carrure de géant occupe tout l’espace de la double porte. Ils se dirigent tous vers le fond du restaurant qui leur est réservé. Ils embrassent au passage Robert et Jeanine sans oublier la jeune serveuse. Marie est une étudiante d’une vingtaine d’années qui officie chaque samedi pour le déjeuner depuis ses 17 ans. Ils l’ont vue grandir en quelque sorte et ont essuyé les bévues de son apprentissage. Marie ne savait pas porter plusieurs assiettes sur le même bras ni ouvrir les bières d’une seule main à ses débuts. Elle était intimidée par ces costauds vêtus de cuir et leurs femmes sexy. Un jour, se penchant pour poser une assiette devant une des convives, elle inclina l’assiette de son autre main sans y prendre garde et tout le contenu glissa irrémédiablement jusqu’à se répandre sur le voisin de Big Jo. C’était jour de choucroute ! Un silence stupéfait coupa court aux bavardages. Marie, paralysée et blême, se statufia, ses yeux se remplirent de larmes. Big Jo se leva et la prit dans ses bras avec une extrême douceur. Tout le monde rit et applaudit, enjoignant Marie de se méfier de ce dragueur impénitent. Ils la taquinent encore parfois, avec affection.

Vers 13 h, Big Jo se poste à l’entrée pour attendre Madeleine. Une dame très âgée de l’immeuble voisin qui s’offre sa sortie du weekend à L’éléphant. Son aide-ménagère la conduit à pas menus jusqu’à Big Jo qui, après un baise-main des plus élégants la conduit à sa table, tient sa chaise, accroche son manteau au perroquet, par la manche comme elle le lui a appris, et commande un « petit verre de vin blanc » bien frais. Les yeux de Madeleine pétillent de joie et de malice et elle savoure ce moment de galanterie comme une friandise.

A la même heure, la gardienne du 36 arrive avec, à son bras, un grand jeune homme, Jeanjean, son fils. Elle l’assied sur le tabouret le plus proche de la caisse, son préféré. Jeanjean souffre d’un handicap mental qui le maintient en enfance. Il est depuis plusieurs années subjugué par Marie. Il ne désire qu’une chose, la regarder. Alors, sa mère le dépose là pour une heure ou deux. Tout le monde veille sur lui et son verre de grenadine est toujours rempli. Il ne quitte pas Marie des yeux mais ne lui parle pas. Elle lui sourit souvent et il rougit de plaisir.

Les deux kinés voisins s’installent en terrasse après un bonjour à la cantonade, bientôt rejoints par le pharmacien.

Lorsque résonne un « tiens voilà les loulous », tout le monde les accueille en applaudissant. Les deux vieilles canailles en bermudas et chaussures de marche, cheveux teints d’un noir de jais, armés d’une canne reviennent de leur randonnée matinale. Quelques fleurs pour Jeanine cueillies au bord des chemins. Ils font le tour des tables et saluent en soulevant leurs casquettes avec emphase. Parvenus au fond la salle, ils se laissent chambrer par les bikers. « Loulous d’accord mais de Poméranie, c’est plus glamour » !

Un homme toujours seul s’assied face à la porte à sa table réservée. Salué par un « bonjour commissaire », il répond d’un bref sourire. Il n’est pas commissaire mais commandant à la Crim’. Certains l’apostrophent, goguenards et taquins. « Alors, ils vous ont relâché finalement ? » ou « combien d’affaires résolues cette semaine » ? Il hausse les épaules et continue à scruter la rue. Marie sait maintenant qu’elle doit lui apporter l’addition dès qu’elle a pris sa commande. Il doit pouvoir partir brusquement si nécessaire.

Vers 14 h une femme seule s’installe dans le box laissé libre pour elle. La mère de Marie. Un sourire de connivence à sa fille. Big Jo lui adresse un « bonjour maman » vibrant, aussitôt chanté en chœur par tout le monde ! C’est son nom ici. Puis ses deux autres enfants la rejoignent. Pendant qu’elle déjeune, ils dévorent croissants et tartines. Ils racontent leur semaine. Elle les écoute avec gourmandise et dans ses yeux rayonnent les lumières d’un bonheur délicieux. Marie les rejoindra à la fin du service.

Le fils de Robert et Jeanine, Romain, débarque, toujours accompagné d’une nouvelle conquête qui n’a pas su résister au vert profond de ses yeux ni à la fossette de son sourire. Parfois, deux rivales se retrouvent par hasard et tout le monde rigole discrètement mais une sorte d’accord tacite les conduit à isoler chacune des jeunes filles en les entourant. Ils les assaillent de questions, de compliments jusqu’à ce que l’une d’entre elles ou parfois les deux, quittent les lieux.

Au fil des heures, les groupes se disloquent au gré des envies… Big Jo bavarde avec le commissaire… les loulous font rire Madeleine ou montrent leurs mollets à Robert… Marie sirote son café en comptant ses pourboires… Jeanjean sourit sur son tabouret… Les conversations s’entremêlent dans un brouhaha émaillé de rires ou de tapes dans le dos. Ça parle de cylindrés, de garde à vue, du run du lendemain à Chantilly, de tri sélectif, de soirées en bord de Seine, du menu de samedi prochain…

Big Jo donne le signal du départ et raccompagne Madeleine, frêle brindille accrochée à son géant barbu. Ça s’embrasse… les « à samedi prochain » valsent sur le trottoir… les Harley démarrent et leurs ronronnements semblent adoucir encore ce moment. Les sourires sont paisibles. Robert et Jeanine verrouillent la grille. Il est 17h. L’éléphant ferme.

Dominique Olsenn

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