A - Laurence Patras - Le bar normand

J’ai l’ habitude de faire une halte et prendre de l’essence sur cette petite route. Elle relie mon domicile à l’ écurie. Entre les herbes hautes et jamais fauchées, deux vieilles pompes se dressent d’un côté de la route. De l’autre côté, un bar doté d’un petit restaurant. Le bâtiment est une simple longère faite d’un torchis ocre sale et de colombages d’un vilain brun. L’architecture est tristement banale et symétrique. Une porte centrale et des petites fenêtres toutes identiques donne sur une unique pièce. Pendant des années, dans un anonymat parfait, je prenais l’essence et la payais au comptoir du bar en face. Puis, un jour de hardiesse, après avoir abreuvé ma voiture, je me suis moi-même abreuvée d’ un grand café. Le zinc est très long et austère. Impeccablement astiqué, il surplombe une ribambelle de tabourets recouverts d’un cuir vert profondément lézardé. Derrière lui, les bouteilles d’alcool et les verres à pied sont sagement alignés. Le percolateur et le distributeur à bière ne demandent qu’à vrombir à la demande d’un éventuel visiteur qui se serait égaré. Devant le comptoir, une serveuse, mal fagotée dans des vêtements trop petits, essuie les verres avec une nonchalance agaçante. Entre chaque série de verres essuyés, elle plie et empile les torchons à carreaux usagés. Puis, quand sa corvée est terminée, elle dépose la pile de torchons sur le zinc entre le jeu de dominos et de la tirelire des pourboires. La tirelire est particulièrement grosse et laide. C’est un cochon en porcelaine rose grenat dont le groin est largement fendu pour avaler les pièces. Juché sur un tabouret, un très vieil homme vouté lit le journal local tout au bout du comptoir. Entre chaque page, il prend une gorgée de bière. A son bleu de travail et ses chaussures en caoutchouc, je pressens que c’est un agriculteur retraité. A ses pieds, étalé sur sa paillasse avec un regard vitreux, Le chien fait semblant de dormir. En fait, il surveille la caisse et le magot. Au fond, il y a une cheminée sans charme, ni âme. Aucune cendre n’est visible dans l’âtre. Factice, elle est dévolue à la décoration. De part et d’autre , deux tables de quatre couverts attendent les éventuels convives . Pour donner un peu de vie, une plante verte et son cache-pot trônent sur chaque table. Une autre femme, plus jeune que la serveuse, dispose les couverts méticuleusement tout en gardant un œil bienveillant sur le vieil agriculteur. C’est madame la patronne. Tous les trois ont le talent de rendre l’atmosphère sereine et silencieuse, presque monacale. Nous sommes loin de l’effervescence d’un café littéraire mondain. L’unique journal local déloge le dernier roman à la mode. Ici, tout est feutré. Les gestes et les paroles sont rares, pesés et contrôlés. Dans ce bar – restaurant, toutes les économies sont de mise ; une sorte d’institution, de religion même.

Je viens tous les mardis en matinée depuis des mois. Tous les mardis, le rituel est le même ; la serveuse essuye, l’homme lit, la patronne dresse et le chien dort. Et moi, je leur rends visite pour prendre de l’essence, un café et une dose de rituel. Puis un jour, je suis en retard et midi approche. J’ose demander quel est le plat du jour. « Poulet-frites » me répond la serveuse. Ma demande a provoqué le réveil de la patronne et du vieil homme qui ont légèrement tressailli. Je sens que cette commande va me faire sortir de l’anonymat. Installée sur mon tabouret à distance respectable du vieil homme pour ne pas le déranger, je savoure mon plat en silence. Soudain, il se tourne vers moi et semble vouloir évaluer ma tenue vestimentaire. Son regard s’arrête et se fixe longuement sur mes bottes. Intimidée, je plonge mon regard dans mon assiette. Soudain, j’entends pour la première fois le son de sa voix. « Les chevaux ? » me demande-t’il. Je bredouille un petit : « Oui » pratiquement inaudible. Puis, je me lance aussi dans la conversation et le questionne à mon tour : « Et vous ? ». Il replonge dans son journal. Après des secondes interminables, il répond : « chevaux de course ». Etant un peu du sérail, je pense naïvement qu’il va m’adopter et que la conversation va s’entamer. Alors, je tente une autre question tout en veillant à respecter l’économie des mots : « Trotteurs ? Entraîneur ? ». Le nez toujours planté dans sa gazette rurale, il me répond « Trotteurs … Eleveur ». Je sens que la patronne et la serveuse aimeraient bien suivre notre conversation mais elles n’osent pas trop se rapprocher. Curieuses, elles aussi voudraient en savoir un peu plus sur la fille du mardi matin. Elles ne sauront rien. Soudainement, Le vieil homme se lève pour prendre congé. Il replie le journal, le dépose sur le bout du zinc et lance à la patronne : « La bière sur mon compte ».

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