Béatrice Zeppilli - Le Dôme


L’autobus 82 quitte le Pont de la Jatte à 6h30. Il fait encore nuit, c’est l’hiver. Je suis toujours la seule à monter : c’est la tête de ligne et le chauffeur me salue. Bien calée près d’une fenêtre, j’observe les « matinaux », qui, de Neuilly à Montparnasse, tels des ombres furtives, le visage pâle, les yeux portant encore les traces d’un réveil trop précoce, saluent parfois le chauffeur et s’installent en se recroquevillant, comme pour disparaître, et voler encore quelques instants de sommeil. Les yeux grand ouverts, scrutant la nuit, j’observe avec gourmandise, depuis ce bocal à peine éclairé, le spectacle peu animé et fantomatique d’un itinéraire immuable, dont l’escale ultime pour moi, est Montparnasse. Sachant qu’arrivée à destination je vais me délecter du premier petit bonheur de ma journée.

Il est 7 heures, le bus s’arrête à la hauteur du Dôme, emblématique café du Montparnasse artistique et intellectuel du début du vingtième siècle… Les chaises sont encore empilées - telles des tours de garde - sur la terrasse qui n’ouvrira qu’un peu plus tard dans la matinée.

Mon port, c’est le comptoir, déjà bourdonnant, aux cuivres rutilants, attirant les clients au regard vague, tels des insectes nocturnes bourdonnant autour d’un lampion qui pourraient les brûler… Les garçons, frais et rasés de près, à l’allure élancée de toréadors agiles et élégants, tourbillonnent depuis deux heures déjà. Le geste précis, d’une efficacité mécanique, ils manipulent avec célérité la machine italienne à expressos . Leurs gestes et leur adresse me fascinent chaque matin, sans me lasser. Je ne suis là que pour quelques minutes, je le sais, mais le « petit crème » dont je vais me délecter, est mon petit bonheur matinal, quasi quotidien, qui va m’aider à démarrer le moteur ! Si le bus prend du retard, c’en est fichu pour moi, pas de café, et ça me contrarie un peu : le car qui m’amène à Orly est ponctuel et part à 7h30 pile de la rue Littré (disons, huit minutes de marche énergique).

La lumière joue avec la couleur du cuivre du comptoir. Des reflets furtifs éclairent les visages des clients silencieux, sirotant un p’tit noir brûlant, ou gobant, juste après, un calva décapant… Même avec l’habitude, je cherche toujours à comprendre comment on peut avaler, d’une seule gorgée, cet alcool à 45° à 7 heures du matin ! Le cliquetis des cuillères dans les petites tasses, le chuintement brûlant de la vapeur s’échappant de la machine, le claquement sec des soucoupes à l’envers sur le bar, une fois le café payé, ces bruits semblent irréels et faits pour tenir le client éveillé. A cette heure si matinale, peu de clients parlent sinon pour murmurer « un noir s’il vous plaît, bien serré !». Pour moi, l’immuable « un crème bien blanc et bien mousseux s’il vous plaît !» Je le sirote lentement -trop chaud, parfois je me brûle la langue-, mes yeux ne quitteraient pour rien au monde ce petit spectacle matinal, plein d’agilité et de grâce, faisant penser à un ballet miniature, en total décalage avec l’apathie ensommeillée des spectateurs malgré eux… J’ai emmagasiné assez d’images, je quitte le Dôme, j’accélère le pas car la rue Littré m’attend ; le car me conduira à Orly. Il fait encore nuit, dans trois quarts d’heure je serai à mon poste, dans un autre bruit, une autre agitation, l’esprit bien frais pour accomplir, de 8 à 16 heures, mon boulot de fou : casque aux oreilles, dans le brouhaha insupportable du Flight Service, sorte de tour de contrôle réservée à l’US Air Force, et le cliquetis infernal des antiques Underwood, nous sommes, par équipe de quatre, chargés d’enregistrer, et en anglais, tous les plans de vol des avions américains de l’OTAN qui survolent l’Europe. Trois breaks de vingt minutes durant cette journée. Dans le car et le bus de retour, c’est moi qui somnolerai…C’était l’année 1958 !