B - Corinne LN - La traque

Depuis deux longues semaines, depuis que les cafés ont enfin rouvert leurs terrasses, l’homme s’assoit chaque matin à la même table, plein d’espoir. C’est devenu une obsession, il l’attend, elle va arriver et elle ne lui échappera pas cette fois, elle est à lui, rien qu’à lui. Un an déjà et pourtant il se souvient de chaque détail, de ses jambes fines et musclées, de sa peau claire, de sa démarche énergique de femme d’affaire, de ses cheveux bruns brillants coupés au carré, ses yeux noirs en amande et le sourire qu’elle offrait au serveur avant de reprendre un air trop sérieux que sa fonction exige sans doute. Il a noté qu’elle n’avait pas d’alliance quand elle portait la tasse à sa bouche, tant mieux. Elle ne portait aucun bijou hormis une simple émeraude autour du cou arrimée à une fine chaine en or. Une beauté qui s’ignore, une vraie gravure de mode, un fantasme masculin, son fantasme absolu depuis un lointain séjour en Indonésie. Un jour elle a remarqué qu’il ne la quittait pas des yeux et elle lui a lancé un regard interrogateur, un peu inquiet. Le lendemain il a changé de table, il s’est installé discrètement à l’intérieur, derrière les vitres, pour la contempler de profil et ne pas croiser son regard. Et elle est revenue chaque matin, dans son tailleur gris un peu sévère, jupe aux genoux, veste cintrée accentuant sa taille svelte, chaque fois plus désirable, faite pour lui. Bien sûr, il a tenté de freiner ses pulsions. En correctionnelle il vaut mieux être prudent mais comment résister à tant de charme. Il a beau essayer de se raisonner, il sait déjà qu’il va encore céder. Il n’a pas le choix, la vie l’a fait grand et costaud mais repoussant, presque chauve, un nez busqué et proéminant, un teint cireux, des lèvres trop fine et des yeux de fouine derrière d’indispensables lunettes. Alors, ces dernières années, il est déjà passé à l’acte plusieurs fois, d’abord impunément, mais la dernière fois il s’est fait prendre. La fille a témoigné contre lui les yeux dans les yeux. Il aurait du s’en douter, elle était coriace celle-là, elle l’a mordu sauvagement.

Et puis, il y a eu le virus, ce fichu Covid qui a tout fichu en l’air. Les cafés ont fermé trop longtemps ça fait presque un an maintenant et sa promise a disparu, elle lui a échappé, elle a peut-être déménagé, changé d’entreprise, de vie, elle est peut-être amoureuse, peut-être déjà morte. Il serre les poings. Il ne supporte pas la frustration, il en a trop souffert quand il était enfant, sans défense, quand sa mère abusait de lui. C’est impossible, il faut qu’il la retrouve, il faut qu’il aille au bout de son plan machiavélique. Il regarde autour de lui, il s’énerve, une année d’attente et quinze jours de faux espoirs c’est long, trop long, alors il ferme les yeux et il imagine. D’abord, il va l’épier et la suivre discrètement, il se fondra dans la foule. Quand il a repéré sa victime, il ne la lâche plus. Il saura enfin où elle habite, où elle travaille. C’est la période la plus excitante quand elles ne se méfient pas, quand elles ne se doutent de rien alors qu’il a déjà tout planifié. Non, le plus excitant c’est la terreur dans leur regard, les cris qu’elles retiennent quand elles ont le couteau sous la gorge, jusqu’à l’abandon. Sa jouissance à lui est violente, elle traverse tout son corps, jusqu’à lui broyer le cerveau et se renouvelle pendant plusieurs jours. Mais cette fois-ci on ne le trahira pas, il ne retournera jamais en prison. Tant pis, elle n’aura pas la vie sauve, il aurait préféré qu’elle vive dans la peur et se souvienne à jamais de lui mais il voit déjà le sang gicler et se répandre sur les draps. Il ouvre les yeux, le regard brulant. La terrasse se remplit et se vide, les gens vont et viennent mais sa vingt-deuxième victime ne se montre toujours pas. Elle va venir, il faut qu’elle arrive, il en est à son troisième café, il va finir par se faire remarquer. Une jeune fille s’assoit à la table voisine, une étudiante sans doute, petite, brune, longiligne, vêtue d’une robe courte et légère. Elle sourit au serveur. Ces cheveux noirs, cette bouche en cœur, ces yeux en amande, ces petits seins qu’on devine. Décidemment il adore cette brasserie de la Porte d’Italie. Il réprime un sourire. Allez, la chasse va reprendre et peu importe la proie.

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