C - Bénédicte - Fredaine - L'éternel second

La tête vide, sans réfléchir, tu es venu, comme demandé, attendre cet avion. Fidèle au poste, tu attends un passager pour lequel tu n’es rien.

Rien dis-tu ? Tu sais pourtant qu'il se repose sur toi pour tant de détails de sa vie à lui, ce qui ne te déplait pas. Mais sa vie n'est pas la tienne, tu n'entres dans cette autre vie que par intermittence, pour exécuter une tâche qu’il n’aime pas ou ne sait pas effectuer lui-même. C'est seulement une relation de dominant à dominé qui te donne accès à sa vie à lui. Et tu acceptes cet état de fait ? Es-tu fou ? Te rends-tu compte que tu n'es qu'un accessoire commode pour lui, sans plus ? Il appuie sur le bouton, tu viens. Es-tu donc un domestique ? Aujourd’hui, tu t'es levé en automate, tu as fait des kilomètres dans la brume glaciale de la nuit qui collait encore à la route glissante. Tu t'es levé si tôt que le café, ici, était encore fermé, il n'était pas six heures du matin. Et il n’ouvrira pas avant sept heures. Tu poursuis tes sombres réflexions. D'où vient cet attachement incompréhensible à cet individu ?

Pourquoi le secondes-tu ? Il te paie correctement, d’accord. Mais est-ce suffisant ? Tu es à ses côtés, fidèle, comme fasciné par son charisme, son ascension fulgurante dans les affaires, ses réussites. Oui naturellement, tu as bien remarqué les problèmes qui l’assaillent depuis quelques mois ! Un jour de confidence, il t’a même déclaré qu’il se croyait fini… Lâché par ses meilleurs compagnons de route, ses relations, ses partenaires les plus assidus dans les affaires, il voyait son prestige s’anéantir. Son château de cartes par le passé avait déjà vacillé, mais il avait toujours réussi à le consolider. Pourtant cette fois, le sol semble se dérober sous ses pas, la crevasse s'élargit de jour en jour, il va tomber dans l'abîme. Tous aujourd'hui lui tournent le dos, tous l'ignorent, tous croient ce que l'on raconte à voix basse sur lui, que tu n’as pas voulu prendre en considération.

Plongé dans tes réflexions, tu avales d’un trait le café enfin déposé devant toi. La matinée s’annonce longue et tu as tellement sommeil ! Tu n’as même pas remarqué l’homme qui vient de s’asseoir à la petite table proche du comptoir. Il entame la conversation, une conversation qui semble poursuivre à voix haute ce que tu penses tout bas. Il ne t’est pas totalement étranger, mais tu ne le reconnais pas vraiment.

– Savez-vous qu’il aurait détourné des fonds dans l’industrie pharmaceutique, privilégiant certains laboratoires dans la chasse aux vaccins ? On dit qu’il serait intervenu dans les droits d’exploitation…

– Qu’est-ce que vous dites ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

– Vous ne le saviez pas ? Son attitude angélique n'est qu'apparence, c'est un gredin, c'est un menteur. Il vous regarde bien en face, sans vergogne, pour vous convaincre de son honnêteté. « Non, je n'ai pas de compte à l'étranger », dit-il en vous regardant droit dans les yeux. Il réussirait à convaincre la terre entière de son innocence. Il est pur, clair, il n'a rien à se reprocher, affirme-t-il. Méfiez-vous, jeune homme, ne vous laissez pas embobiner, c'est le diable en personne qui scrute vos réactions lorsqu’il vous regarde. Cet homme est le mensonge personnifié. Et vous, vous l'attendez innocemment à la descente de cet avion privé. Etes-vous vraiment certain qu'il est sur ce vol ? Et d'ailleurs savez-vous d'où il vient ? Vous l'a-t-il dit ? Non ? Vous ne savez pas où il a fait escale ? Il ne vous a rien révélé ? Comme vous êtes naïf… Méfiez-vous, car vous pourriez bien sembler complice de ses méfaits. D’ailleurs, le seul fait de l'attendre ici, aux aurores, dans cet aéroport si discret, conçu pour les hommes d'affaires voulant circuler incognito, risque de plaider en votre défaveur, si tout cela tourne mal. Soyez prudent ! Je vous aurai prévenu. A bon entendeur, salut ! » Puis l’homme a disparu aussi soudainement qu’il était arrivé.

Oui, on vient de te mettre en garde. Clairement. Et toi, tu restes là, fidèle comme un petit chien. Tu tentes de te persuader que c’est par respect pour la parole que tu as donnée : tu as promis de l’attendre, eh bien, tu l’attends, voilà tout. Cependant, l’inquiétude commence à germer en toi. Insidieusement. Par bravade contre ton angoisse, tu commandes un deuxième café, très serré.

Mais cet homme… Ah oui, cela te revient, c’est le conseil en recrutement qui, il y a déjà plusieurs années, avait présenté ta candidature lorsqu’on le poste à pourvoir aux côtés du patron exigeait des qualités plus morales que techniques : grande rigueur, fiabilité à toute épreuve et parfaite discrétion. S’il a jugé nécessaire de te raconter tout ce que tu considérais comme des potins, s’il ne t’a pas laissé placer un mot, profitant de ton état d’hébètement grandissant, ne devrais-tu pas prendre en compte avec sérieux cet avertissement ? Y aurait-il vraiment danger ? Et toi, tu n’as rien pressenti, rien vu ? Es-tu si nul ?

Encore indécis, tu attends, seul dans ce petit aérogare vide de passagers. Tu somnoles dans un inconfortable fauteuil. A midi, le garçon de café vient te dire qu’il va fermer, le dernier mouvement d’avion prévu, celui que tu attendais, venant d’être annulé. Te considérant alors déchargé de ta mission, tu décides de partir.

A la sortie, deux policiers te demandent tes papiers puis t’enjoignent de les suivre.

Fredaine

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