Françoise L. Tour de France

Tour de France

Mai 2021 ou 2031, peu importe.

Ils se sont rencontrés un soir de mai, à un vernissage. Elle ne devait pas venir mais au dernier moment elle a changé d’avis. Elle lui a proposé du champagne, il l’a invitée à danser. Ils ne se sont plus quittés.

Voilà un an, ils se sont fait cette promesse : s’ils survivent à la grande pandémie, ils feront le tour de France, non pas en deux roues, très peu pour eux le cyclisme de foule. Ils prendront leur vieille berline, pour revenir sur les lieux de leur histoire. C’est décidé ils feront la tournée des estaminets, bistro, troquets et cafés préférés. Dès leur rencontre, lors de leurs balades parisiennes, il l’a initiée à cet art de vivre, elle a tout de suite aimé. La première fois ce fut un simple Tchaï passage Brady, au milieu des senteurs de curry et de cardamone elle voit encore les couleurs du blouson qu’il portait ce jour là. Ensuite il l’a emmenée dans de beaux cafés non pas ceux qui se donnent à voir sur les boulevards de Montparnasse, mais ceux qui naturellement perpétuent cette tradition. Elle se souvient de l’aisance avec laquelle le garçon des deux Magots tenait son plateau haut perché sur sa main, le tablier blanc impeccable. Souvent, ils se donnaient rendez-vous au Thermomètre, place de la République, magnifique dans ses boiseries sculptées. C’était délicieux de se nicher au fond de la salle, pour voir sans être vus, de s’installer non pas en terrasse mais à l’intérieur, bien serrés sur la banquette, pour regarder tout à loisir le flot des passants en sirotant l’été un diabolo-menthe, l’hiver un chocolat chaud.

Les années ont passé, ils ont déménagé, elle rentre tard le soir, il l’attend. L’usure de la vie de banlieue les décourage, les cafés sont ternes, inodores, ils doivent abandonner leur rituel du vendredi, fini le café serré pour lui, le jus d’abricot pour elle. Le week-end au creux du perche, ils retrouvent ce plaisir. Un jour de mars au café de France elle s’est régalée d’une douzaine d’huitres.

Dès que possible ils quitteront leur tanière. Ils ont choisi de commencer par là où ils se sont arrêtés. Le voyage doit débuter à l’annexe du port, sur l’estuaire de la Vilaine. Le temps sera clair, à peine quelques nuages. A leur arrivée les pêcheurs accoudés au comptoir tourneront à peine la tête. Ils s’assiéront à la petite table de bois, face à la porte. Lili, la patronne leur servira deux cafés, enfin deux express bien entendu ! Ce sera bon ! Un fumet délicieux à déguster lentement, doucement après une si longue absence. M’mm ils le savourent d’avance. Ils n’osent ouvrir la boite à Pandore, de tous leurs cafés-souvenirs. Bientôt il n’y aura plus de retenue.

Mais, assez parlé, leur Tour de France ne fait que commencer, le temps presse, Lundi il y a marché à Questembert sous les vieilles Halles, une fois leur panier plein ce sera un grand café pour lui et un noisette pour elle , en terrasse naturellement. Ils évoqueront l’ambiance joyeuse d’un autre jour de marché plus au sud, place Jean Jaurès à Castres dans un vieux bistrot, style Art déco, lieu de rendez-vous de toute la ville. Le lendemain ils feront l’école buissonnière, ils éviteront les routes à grande vitesse pour ne prendre que les chemins de traverse. Au détour du chemin, dans un village désert sous le soleil, un café de pays les désaltéra d’une bière fraîche. Ils reprendront la route, direction les Pyrénées. Sous les platanes de Céret elle étendra ses jambes, ce sera un Ricard pour lui, un perroquet pour elle, avec quelques olives. Après avoir gouté à la grande bleue, ils repartiront dans la nuit, le soleil à peine levé ils s’arrêteront n’importe où, un petit noir rapidement pris au comptoir. Une chambre les attend jeudi à Toulouse, ils pourront diner dans le brouhaha du marché Victor Hugo et prendre une dernière tasse avant de s’endormir dans des draps frais.

Libre à eux de décider la suite de l’itinéraire, rouler en terre bretonne, inviter Lucy au Saint Charles en souvenir de sa première gorgée de bière, pousser jusqu’à saint Malo, entrer dans le café du coin d’en bas du bout de la ville d’en face, véritable cabinet de curiosités ou remonter le souvenir jusqu’au Cotentin pour s’installer au B.D.P. (bar du port) contempler la grande marée se fracasser sur la falaise. Bien entendu ils éviteront les bistrots de gare, ils détestent les adieux.

Leur voyage se terminera–t-il en fanfare, à Mortagne au café du Théâtre, un soir de 14 juillet ? Ou par une nuit étoilée au Réveillon Jazz Café? A l’aurore, le vent d’est leur a chuchoté qu’en Alsace le café est une spécialité à ne pas manquer. Quand reviendront-ils ? Nul ne le sait, pour eux demain est un autre jour.

Françoise L.

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