Nicole Desgranges - Une île

Une île au beau milieu de la Méditerranée

La chaleur d’un après-midi. Il était attablé à une terrasse. Soudain la rue s’est vidée. Les consommateurs se sont levés. Certains ont même quitté le café. Il n'a d'abord pas compris.

Mais la musique s’est rapprochée. Plusieurs violoneux tiraient des sons douloureux de leurs archets. C’était triste mais d’une grande légèreté, certainement à cause de la façon dont les notes étaient rythmées. Il comprit quand il vit le corbillard qui suivait : les musiciens accompagnaient un défunt à sa dernière demeure. La famille suivait derrière la voiture recouverte de fleurs, tous très dignes dans leurs habits noirs du dimanche et leur chagrin silencieux. Le cafetier traversa son établissement presque vide, un verre d’eau à la main et après le passage du cortège, jeta l’eau sur l’asphalte en prononçant une courte phrase. Il voulut comprendre le sens de ce geste et le demanda au cafetier dans son anglais hésitant. On lui répondit que c’était pour que le défunt puisse étancher sa soif pendant le chemin qui lui restait. Il se souvint qu’il s’était dit alors qu’il aurait aimé, qu’à lui aussi, on souhaite bon voyage dans la mort de cette façon.

Depuis il n’a jamais réentendu une telle musique. Il a pourtant cherché dans les magasins de musique, les médiathèques, essayant de retrouver les plaintes de ces violons. Mais La musique semble s'être s’est diluée dans sa mémoire. Il lui manque sans doute pour la reconstituer l’ambiance particulière de cet après-midi à cette terrasse, la lumière, la chaleur et peut-être aussi la fatigue qui les avait conduits à s’attabler devant un demi dans l’ombre de ce café. Il y avait aussi, et surtout, cette fille à ses côtés, et qu’il ne revoit plus.

Il lui manque aussi pour reconstituer la densité et la fébrilité des sons, l’environnement et l’état d’esprit qui était alors le sien à ce moment. Ils avaient marché ensemble Laura et lui ; ensemble mais déjà sur des chemins qui avaient commencé à se séparer. Avec le recul du temps, il pouvait se dire qu’à ce moment-là une multitude d’infimes fissures avaient déjà commencé à lézarder leur relation sans cependant mettre à jour cette évidence.

C’est pour cela qu'il se souvient sans doute des yeux trop grands du jeune violoniste qui marchait au plus près de l’endroit où il se trouvait. Des yeux fiévreux, des sons déchirants. Et aussi le grand silence de respect qui s’était abattu sur la place de ce petit village au passage des musiciens et du cortège.

Que lui reprochait-elle déjà à cette époque ? Son manque de constance ? Son manque d'engagement, son je-m’en-foutisme, allez savoir…

Elles lui reprochaient toutes la même chose à quelques variantes près, cette Laura ou d’autres qui ne jetteraient jamais un verre d’eau pour étancher sa soif sur le chemin aride de son au-delà.


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