Véronique Kangizer - Sur le zinc de l'estaminet

Lentement il descend la rue Oberkampf

Sous un porche, une odeur de camphre

Révèle la piscine protégée du public.

Plus loin, l’estaminet, café assez épique,

Par sa vigne au-dehors et son côté vieillot,

L’invite à entrer respirer ce brûlot.

Il pousse la porte et n’en croit pas ses yeux,

Les clients sont nombreux, bruyants, joyeux.

Il se fraie un chemin jusqu’au zinc rutilant,

obligé de pousser quelques buveurs beuglants.

S’accoudant au comptoir, il voit le garçon, le hèle.

Soudain, son regard est attiré par elle,

Cette jeune fille solitaire, les lèvres un peu ouvertes.

Ce qui le frappe, dans sa bouche entrouverte.

C’est le bruit infernal d’un silence forcé,

Qui clôt la possibilité de pouvoir parler.

Lui dont les yeux ne peuvent sortir des larmes,

Sent qu’aucun cri ne viendra de son âme.

Elle a fermé au monde les mots qui la tenaillent

La font souffrir et lui broie les entrailles.

Il sait de suite qu’avec elle, l’impossible existe,

C’est l’écho de ses larmes invisibles.

Il écoute sans le son, sa souffrance et sa peine,

Elle voit dans son regard quelque chose de la sienne,

Elle, du côté des cris, lui du côté des larmes.

Il prend son verre, s’assied et dépose les armes.

Ils n’osent plus bouger dans ce moment fragile

Et se sont reconnus dans leurs failles intimes.

L’espace d’un instant, il se dit, c’est possible

de marier ensemble nos chaos magnifiques.

Mais l’osmose de leurs sensations

Restera dans les limbes de leurs impressions.

Car ça crie et ça pleure à l’intérieur.

Ils le sentent, ils le vivent, mais rien d’extérieur

Ne viendra affleurer dans la réalité,

Cet essentiel de leur singularité.

Alors, il sort sans rien montrer,

Elle hésite à le suivre, peut-être à essayer

De partager l’impartageable,

Elle, ses cris et lui, ses larmes.

Baissant les yeux, elle disparaît à l’intérieur d’elle-même,

Souffrance en bandoulière, restera en elle-même.

VERONIQUE K MAI 2021

Commentaires sur le padlet du sujet