36 - Véronique Kangizer - Tante Astrid

Photo de Gallla Kangizer, ma mère

Photo de Galla Kangizer ma mère

Ma meilleure amie, Oriane, avait une tante, prénommée Astrid, qu’elle affectionnait particulièrement. Petites, Oriane et moi avions mêlé notre sang et j’étais ainsi devenue, sans que cela me pose problème, la «vraie» nièce d’Astrid!

Tous les Jeudi midi, après l’école, nous montions en courant les six étages qui conduisaient à ce qu’Astrid appelait sa «garçonnière», et les cartables posés à la hâte, nous attendions notre menthe-limonade avant que le spectacle ne commence!

La mansarde était perpétuellement enfumée et nous humions avec délices, ces parfums de gitanes qui inondaient la pièce. Nous étions loin de nos ambiances familiales, lisses et proprettes et j’appréciais tout particulièrement ce mélange d’exotisme et de sentiments qu’Astrid nous accordait.

-Ma chérie, détends-toi, tu es toute tristounette et inquiète. Ici, c’est le Palais des rêves et des délices, laisse-toi porter par ce qui règne ici.

Alors, elle disparaissait derrière son paravent et pendant que nous sirotions notre breuvage, elle se faisait Autre. Elle ressortait maquillée, avec des faux-cils, du fond de teint, de la poudre et du rouge à lèvres écarlate. Les odeurs de fleurs sauvages, de parfums indéfinissables, je les retrouve encore lorsque je ferme les yeux. Avec la démarche qui sied à un mannequin de haute couture, elle défilait devant nous avec moult ondulations.

-Premier tableau, perruque des années trente, fumoir ultra long avec cigarette mentholée au bout, robe toute en lamée. Son corps gracile imprimait au tissu des différences de couleurs, bleues, mauves, violettes et la robe étincelait tel un arc en ciel éblouissant; bas à couture et talons d’époque, plumes d’autruche vaporeuses, elle nous semblait sortie des contes de fées et nous l’imaginions dansant avec un homme élégant portant costume d’alpaga, lavallière en soie et chemise empesée. Un décor s’animait, elle prenait une coupe de champagne en riant un peu fort et la salle de bal du Cercle Militaire prenait vie, musique et bavardages animant la soirée.

-Deuxième tableau, pendant que nous projetions nos avenirs incertains, elle se changeait, telle une professionnelle des shows et laissant le paravent en arrière, elle apparaissait en Joséphine Baker, une ceinture de bananes autour de la taille, avec pour seul accessoire un chinchilla autour du cou qui dénotait avec la ceinture de bananes mais donnait une étrangeté à cette chanteuse élégante. Pendant qu’elle sussurait -j’ai deux amours….- ses cheveux noirs plaqués et gominés, elle dansait quelque chose que seule Joséphine avait produit, mettant ses mains à hauteur de genoux et exécutant ce mouvement qui faisait croire à un entrecroisement des jambes étrange et amusant. Pendant ce temps, elle tournait les yeux dans tous les sens, louchant et riant de son audace.

-Troisième tableau, pendant que nous nous racontions nos blagues favorites, et roulions sur le lit étroit, Astrid se préparait pour le tableau final! Quelle merveille, nous avions devant nous. Scarlet Ohara, perruque de cheveux permanentée, collier étincelant de mille pierres, robe en taffetas qui chuintait et donnait à ce tissu un bruissement inimitable. Un chemisier en organdi, transparent et rigide à la fois nous paraissait évanescent, et ce tissu magique nous entraînait à imaginer sa vie dans les îles, une ceinture de diamants scintillant autour de la taille.

Astrid était d’une beauté renversante et d’un charme envoûtant. Hélas, cette beauté avait été étouffée dans l’œuf, ses parents commerçants l’ayant poussé à entrer dans l’administration où elle officiait comme secrétaire de mairie. Les rares fois où il nous arrivait d’y passer, dans son costume gris agrémenté d’un corsage blanc, nous ouvrions de grands yeux car elle n’avait rien à voir avec cette créature de rêve que nous retrouvions au sixième étage de sa chambre de bonne.

Nous étions ses plus fidèles admiratrices et notre enthousiasme ne se démentait pas. Comme elle cousait très bien, elle confectionnait des habits extravagants et nous en faisait profiter. Oriane avait eu en cadeau un appareil photo et nous l’avions fait poser avec tous ses costumes. Puis, dans un book un peu sommaire, nous avions rassemblé un grand nombre de photos où elle rayonnait dans des poses extravagantes.

Elle était si belle avec ces étoffes luxueuses que nous l’avions convaincu de se présenter à un casting assez large qui recherchait aussi bien des actrices que des mannequins. Elle s’était laissé tentée et avait prit rendez-vous dans une agence spécialisée.

Le résultat ne fut pas catastrophique, loin s’en faut, mais elle manquait de carnet d’adresses et laconiquement, la secrétaire lui dit d’un ton neutre

-on vous rappellera.

Je me souviens encore de son désespoir lorsque nous sommes arrivées au sixième étage. Elle pleurait, réalisant que sa vie rêvée n’était qu’un phantasme de vouloir être une autre.

Quelques mois plus tard, alors qu’un employé de la mairie lui déclarait sa flamme, elle s’imagina dans une cuisine ordinaire, en train de préparer un repas pour ses quatre enfants. Elle vomit et se coucha anéantie par cette vision qui ne correspondait en rien à ses rêves.

Quelque mois passèrent et nos corps se transformaient, attirant les regards de la gente masculine. Nous montions de moins en moins au sixième étage , plus occupées par nos amours naissantes que par Astrid qui se retrouvait maintenant sans son public enthousiaste.

Un jour que nous allions à la Mairie saluer Astrid, plongée dans ses dossiers, elle nous gratifia d’un sourire d’une tristesse qui déclenche chez moi, dès que j’y repense, un sentiment de culpabilité.

Quelques jours plus tard, une voiture de pompiers emporta sur une civière notre belle amie. Elle ne se réveilla pas et rejoignit dans la mort ce pays qui n’existe pas, mais qui pour autant, imprime à la vie son désir.

Jamais je n’ai oublié Astrid et dès que mes études me le permirent, je devins styliste et les collections que j’inventais étaient peu ou prou inspirées de ce spectacle du sixième étage.

Ma première collection se nommait Astrid et lorsque le journaliste m’en demanda la raison, avec une larme dans les yeux, je lui répondis que mon inspiratrice avait été cette grande dame que j’avais admiré et dont le souvenir ne m’avait pas quitté. J’ai fait réaliser un collier avec les six lettres de son prénom et dès que commence le défilé, j’embrasse avec douceur ce bijou initiateur de ma vocation.