B - Bénédicte Fredaine - Le pull rouge

Le pull rouge

Il est là, posé sur la planche, au bas de la pile des pulls d’hiver bien chauds. Il prend de la place, ce pull, une place considérable. J’ai parfois l’impression qu’il me nargue. Voici plus de quarante ans que je l’ai tricoté, moi qui détestais le tricot depuis que, à l’école, dans les petites classes, on avait tenté de nous initier aux indispensables travaux d’aiguilles qui « nous serviraient toute notre vie ».

Ce pull-over est très vaste car j’avais trop sommairement calculé le nombre de mailles à monter en fonction du type de laine, cette superbe laine douce et duveteuse, aux allures de chat angora que j’avais choisie. Même sa couleur rouge bordeaux profond évoquait le confort. L’encolure ronde est soulignée par de grosses côtes, de même que les épaules et les poignets qui finissent les larges manches bouffantes. D’autant plus bouffantes que j’ai eu de la peine à réussir les diminutions. Le bas est lui aussi orné de grosses côtes. Je parle bien des côtes du bas du pull-over et non des finitions à la taille, car il descend pratiquement jusqu’à mes genoux. Et pourtant je l’aime. Pourquoi ?

Je le commençai lorsque j’attendais mon fils. Cette naissance à venir déclencha en moi un réflexe de création tous azimuts et de cocooning autour du bébé. Installation d’une chambre, préparation d’un berceau douillet, confection de mini vêtements avec amour et constance. Comme la mère lapine dans son clapier, j’usais de mille astuces, je n’hésitais pas à me dépouiller pour fabriquer un nid bien doux, bien confortable destiné à mon petit. Il fallait aussi que la maman puisse se blottir dans la tiédeur réconfortante d’un vaste vêtement, s’envelopper dans ses plis généreux pendant les siestes réparatrices du temps prénatal… Las, l’ouvrage ne remplit jamais sa fonction puisque l’enfant arriva sur terre bien avant que le pull ne fût terminé…

Je n’ai porté ce chef d’œuvre, enfin achevé, que deux ou trois fois, maintenu par une ceinture en cuir lui donnant l’allure d’une tunique de Croisé au Moyen-Age. Cet usage resta bien sûr privé. J’ai essayé d’offrir ledit pull rouge à mon mari mais celui-ci repoussa l’offre, prétextant -avec tact- que les manches bouffantes étaient trop féminines. A vrai dire, il avait l’air d’un clown dans cet accoutrement. Ah j’oubliais ! Il y a une dizaine d’années, en plein hiver, je m’en suis servi lorsque la chaudière a rendu l’âme. Je me suis réjouie de le retrouver, fidèle au poste, efficace. A cette époque j’en ai vanté les mérites insoupçonnés. Depuis lors, la nouvelle chaudière fonctionne parfaitement bien. Alors, aujourd’hui, à quoi sert-il ce pull-over ?

Pourquoi le garder ? Il est facilement remplaçable par une autre solution plus maniable, libérant le bas de la pile qu’il prend un malin plaisir à déstabiliser.

Certes, il a marqué une étape de ma vie : une maternité. Certes, j’en adore la couleur, le toucher souple et léger, mais tout de même…il faudra bien trouver une solution, un jour ou l’autre. Le donner peut-être… Ah, vous croyez ? La question ne figure pas encore à l’ordre du jour.

Fredaine