B - Dominique Olsenn - Mémoire

Il était une fois une jeune fille à marier au début du siècle dernier. Dans le village retiré au bout d’une route de montagne, les jouvencelles ne sortaient jamais seules. Sauf pour aller à la fontaine chercher l’eau nécessaire à la lessive, la cuisine, le ménage et la toilette. A chaque usage, un seau différent. Les commères surveillaient ainsi la consommation d’eau de chaque famille. Qu’un mari soit absent et l’utilisation du seau-toilette se devait d’être modérée. Dès le troisième seau de la semaine de «célibat », langues et esprits s’échauffaient et bruissaient derrière les jalousies entrebâillées. Les jeunes filles étaient évidemment très étroitement épiées lors de leurs allers-retours à la fontaine. Mais tout le monde sait que l’amour n’a que faire des barrières et des interdits ! Par la magie de regards silencieux mais éloquents, elle tomba amoureuse de ce blond aux yeux bleus qui souriait à ses yeux noirs et espiègles, sombres feux éclairant sa peau mate d’un rayonnement prometteur. Dès que le père fut averti de ces œillades, il convoqua le coquin et ordonna un mariage prochain pour réparer l’outrage ! Ainsi fut fait !

Dans le temps des fiançailles, la promise fut déchargée de toutes ses tâches ménagères pour se consacrer à la préparation de son trousseau. Nappes, serviettes, draps et autres napperons se devaient d’être prêts pour le grand jour. Chaque pièce fut brodée de son chiffre élégamment orné d’arabesques ou de volutes. Les draps bordés de jours accueillirent l’entrelac des initiales des futurs mariés. Elle rosissait lorsque le M effleurait le J. Tout fut terminé à temps et tout le village put s’extasier devant la finesse de ses broderies exposées dont la pureté explosait sous le soleil.

Echappés sur le continent, ils trouvèrent un minuscule appartement à louer. Elle découvrit l’eau courante et il lui sembla dès lors vivre dans un luxe inimaginable. Nappes brodées et serviettes assorties sortaient des armoires pour les anniversaires et Noël. La vie l’emporta … travail, enfants, guerre… La paix revenue, les honneurs rendus aux disparus inscrivirent la présence de la mort dans sa vie. Elle entreprit secrètement des économies pour acheter un caveau, détestant l’idée d’être simplement mise en terre. Bien jeune encore, elle gardait pourtant une certaine nostalgie pour ces moments de solitude rêveuse que la broderie lui avait offerts. Elle se mit en tête de trouver une pièce de coton blanc pour broder sans hâte son propre suaire. On la vit trotter sur tous les marchés de la région, tâtant, évaluant, froissant ou caressant les cotonnades proposées sur les étals. Elle ne trouvait pas son étoffe de rêve. Trop rêche, trop épaisse, trop fine, trop satinée, trop terne. Puis enfin, un jour d’été, alors que maraîchers et camelots commençaient à remballer leurs invendus, un tout petit monsieur lui tapa respectueusement sur l’épaule en lui murmurant « Venez voir… j’ai ce que vous cherchez depuis longtemps ! » Elle le suivit, intriguée et déjà joyeuse. Il exhiba une boîte de carton d’un vert fané, l’ouvrit avec une délicatesse que ses mains noueuses et tavelées ne laissaient pas supposer. Un papier de soie immaculé recouvrait une pièce de coton blanc. Il prit sa main et la posa sur l’étoffe. Douce et fraiche, d’une finesse modeste, la toile de ses rêves s’offrait enfin, là, sous sa paume. Très émue, elle caressa cette beauté avec respect et tendresse. Il souriait de son plaisir. Ils convinrent d’un prix raisonnable pour lui et accessible pour elle.

Le carton vert trouva sa place sur le haut de l’armoire. Elle entreprit de rassembler toutes sortes de modèles et de dessins. Elle vola certaines formes à la nature qu’elle décalqua sur son « drap ». Son époux, un peu éberlué par ce qui lui semblait une drôle de lubie mais néanmoins toujours amoureux, lui aménagea un coin, son coin, dédié à la broderie. De points de tige en points de bourdon, de roulottés en points arrière, l’étoffe blanche se couvrit peu à peu, au gré de la brodeuse, d’enroulements et volutes, de croix et couronnes, de festons et fioritures. Des incrustations de guipure aéraient l’ouvrage.

Six années s’écoulèrent jusqu’au point final. Elle lava son chef d’œuvre dans l’eau claire, l’étendit au soleil puis le repassa avec grand soin. Enveloppé de papier de soie, il regagna la boite de carton vert.

Une fois par an, le 15 août, jour de sa fête, elle le sortait avec d’infinies précautions de sa boite, le secouait dans l’air chaud et odorant, le suspendait au soleil puis, souriante, le repliait avant qu’il ne regagne sa demeure provisoire de carton.

Une vie pour honorer la mort, sa mort… l’embellir de sa persévérance… rassurer l’inconnu d’un apprivoisement lent…

Transformer un départ en envol.

Dominique OLSENN