Corinne LN - Rouge sang

ROUGE SANG

Chiffonnée, déchirée, roulée en boule, la maudite robe rouge perd enfin de son éclat. La vieille femme la regarde une dernière fois méchamment puis elle crache sur le tapon vermillon avant de le jeter au feu. La cheminée offre une belle flambée mais la robe se débat sauvagement, elle se tortille sur les braises incandescentes, plus flamboyante que jamais, elle gonfle, tremble et vacille avant de s’enflammer et de se consumer lentement. La vieille femme profite de chaque minute du spectacle. Elle veut s’assurer qu’on ne la reverra plus, plus jamais. Puis elle se dirige vers le berceau. La petite gazouille joyeusement en suçant ses doigts de pieds. Le vieux visage se plisse et le bébé gazouille de plus belle. « Celle-là, au moins elle est sauvée » pense Ophélie « mais que va-t-elle devenir, je suis trop vieille maintenant ? » Elle remue une dernière fois les braises avant de s’effondrer dans son fauteuil, lourde de ses quatre-vingt-quinze printemps. Alors seulement elle laisse les larmes couler sur ses pauvres joues flétries et elle sombre dans le sommeil en sanglotant.

Dans le rêve épuisé d’Ophélie, la robe rouge danse et virevolte au bal du village. C’est la fin de la guerre et les gens sont joyeux en ce mois d’août quarante-quatre, ils ont tellement besoin de s’amuser. L’ambiance est festive, tout le village est là, il ne manque que les tondues et les hommes nombreux tombés au combat. Les anciens assis à l’écart regardent avec bonheur la jeunesse tournoyer. Ophélie a vingt ans et dans sa robe d’un rouge sang sublimé par la brillance de la soie elle est resplendissante. Une tulle légère effleure ses épaules et souligne son décolleté juvénile. C’est la première fois qu’Ophélie danse ainsi sans crainte, sans restriction. Elle a libéré la nappe de ses longs cheveux bruns et quand le beau soldat américain l’a entrainée sur la piste elle est devenue aussi cramoisie que sa robe. Maintenant dans ses bras, elle se laisse aller, elle oublie enfin les horreurs de la guerre, sa terreur quand elle croisait la gestapo en vélo après le couvre-feu, son père adoré dans les premiers à être porté disparu. Pourtant, elle aurait dû se méfier dès le départ de cette robe trop parfaite. Quelques jours auparavant, pendant la liesse qui a suivi la libération, les gens du village se sont rués sur la kommandantur installée dans les dépendances du château. Ils cherchaient surtout de la nourriture après toutes les privations mais finalement ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé. La robe attendait sur un cintre au milieu des tenues militaires, certainement oubliée par une gourgandine ou une femme d’officier dans la panique d’un départ précipité. Ophélie s’est jetée sur elle, attirée comme par un aimant, elle la voulait tellement qu’elle l’a presque arrachée à la grande Sidonie. Ce beau soir d’été, l’orchestre joue inlassablement et Ophélie danse langoureusement. Vers minuit, elle est heureuse et quand le beau GI propose de la raccompagner, elle a confiance. Il a libéré la France, c’est un héros comme tant d’autres, il est beau, il est blond et il embrasse si bien. Dans le petit bois Ophélie découvre l’ivresse des plaisirs charnels, couchée sur l’herbe rase sous un chêne centenaire.

Le lendemain, campé sur son char en partance pour Saint-Nazaire, il lui envoie un baiser. Elle ne le reverra jamais et, neuf mois plus tard, la petite Marie reçoit le baptême dans une église vide. Pour échapper à l’opprobre de toute la famille, Ophélie quitte le village avec sa fille et commence une nouvelle vie dans la belle ville de Nantes. Son talent de couturière lui permet de survivre mais Ophélie n’aime que la campagne, elle est malheureuse en ville. Alors, elle porte sa belle robe rouge encore une fois quand elle rencontre le deuxième homme de sa vie, un agriculteur cossu et bourru qui accepte de la prendre avec la petite. Dans la grande ferme d’élevage près d’Orvault, il la fait travailler comme un forçat et se comporte comme une brute, la traitant de fille facile et lui fait un enfant mort-né. Ophélie tient le coup pour Marie mais, un beau jour, alors qu’il a tenté de glisser la main sous la jupe de la jeune-fille à peine adolescente, une vache lasse de ses maltraitances l’assomme d’un coup de pied vengeur au moment de la traite. Il perdra un morceau de crâne et la tête définitivement et il croupira dans un asile jusqu’à la fin de ses jours. Ophélie reprend la ferme qu’elle mène d’une main de maitre en profitant de sa liberté retrouvée, guérie des hommes pour le restant de ses jours et la petite Marie grandit à la campagne en rêvant de vivre en ville. Elle s’échappera après son baccalauréat pour se lancer dans des études de lettre à la Sorbonne, emportant la belle robe rouge de sa mère comme un trophée. Et, comme l’histoire se répète toujours, lors d’une soirée animée au quartier latin, jolie comme un cœur dans sa robe vermillon qu’elle a fait raccourcir au genou, elle se laisse séduire par un beau chanteur de jazz qui après une brève relation passionnée la met enceinte avant de prendre un avion pour New York en lui promettant des nouvelles qu’elle n’aura jamais. Au printemps mille neuf cent soixante-huit, en pleine révolution étudiante, les jumeaux Paul et Virginie, naissent à Paris chez les sœurs mais Paul atteint d’une jaunisse foudroyante meurt avant l’âge de trois mois. Marie ne se remettra pas de la perte de son fils. Elle tente d’élever Virginie en donnant des cours au collège mais elle se suicide quelques années plus tard, confiant sa fille de six ans à sa grand-mère Ophélie et lui laissant pour tout héritage une lettre pleine d’amour, quelques bijoux et, bien sûr, la jolie robe rouge.

Ophélie élève sa petite fille entre deux traites avec beaucoup d’amour et de patience. La ferme est florissante et, quelques années plus tard, Virginie aussi brune et ravissante que sa grand-mère se lance dans de longues études de médecine, elle veut être pédiatre. Lors d’une soirée de carabins, rayonnante dans la robe léguée par sa mère, elle séduit son chef de service dont elle tombe follement amoureuse. Leur idylle passionnée mais impossible durera quelques mois. Le stérilet de Virginie ne résistera pas à leurs fougueux ébats et c’est enceinte jusqu’au cou qu’elle reviendra chez sa grand-mère accoucher en secret d’une adorable petite Manon. Le chef de service ne quittera jamais sa femme et Virginie désespérée s’épuise dans de longs voyages humanitaires laissant à son arrière-grand-mère encore vaillante le soin d’élever Manon. Hélas, elle finit par attraper le typhus au fin fond de l’Afrique et meurt avant même d’avoir pu être rapatriée.

Manon grandit donc aussi dans la ferme de son arrière-grand-mère déjà âgée mais solide, Manon la joie de vivre personnifiée, le bonheur de ses vieux jours. Légère comme l’air, joyeuse, talentueuse, Manon se fait un nom dans le monde artistique. Mariée à un homme adorable, maman d’une petite Louise depuis peu, elle court avec succès d’une exposition à l’autre. Lejeune couple amoureux de la campagne passe ses weekends à la ferme pour le plus grand bonheur d’Ophélie qui attend la fin paisiblement. Alors, la semaine dernière, quand le téléphone a sonné vers minuit, le cœur d’Ophélie a cessé de battre. Manon était assise à la place du mort à côté de son jeune mari quand la voiture s’est explosée dans un platane. Le couple rentrait d’une soirée et Manon portait la maudite robe rouge avec autant de classe que les quatre générations précédentes. Pourtant cette fois, Ophélie avait pris soin de cacher la robe dans un coffre au grenier mais, quelques semaines auparavant, la jeune femme l’a dénichée comme un trophée et elle n’a pas eu le cœur de lui arracher des mains. Après l’enterrement, on a rendu à Ophélie quelques effets de Manon et la robe rouge couverte de sang mais à peine déchirée. Alors Ophélie a décidé que ça suffisait, qu’il fallait arrêter ce cycle infernal, cette robe de malheur devait disparaitre pour que son arrière-arrière-petite-fille puisse grandir sereinement. Dans son berceau, la petite Louise pousse un cri, c’est l’heure du biberon. Ophélie ouvre des yeux rougis et sourit au brasier.