Dominique Olsenn - Elvire

36 – Elvire

Elvire vogue lentement vers les rivages de la maturité. Souplement. Sans heurts ni regrets. Sa vie déroule son long fleuve placide. Enfant, elle se rêva danseuse étoile devant le miroir du couloir. Sa mère, chagrinée par son manque de grâce, ne l’encouragea pas. Adolescente, elle ne résista pas à l’appel des planches. Sa chambre s’emplit des textes du théâtre classique dont elle apprenait les tirades avec une ferveur doublée d’extase. Phèdre était son idole. Son père s’opposa fermement à cette «lubie» et l’engagea à apprendre un vrai métier. Formée à l’obéissance, Elvire ne sut pas imposer ses envies. Elle étudia la comptabilité. Deux ans dans une entreprise de banlieue spécialisée dans le calibrage de vis et boulons d’acier. Puis, soudain, transgressant tous les interdits silencieux semés autour d’elle, elle démissionna. Traitée de folle lorsqu’elle accepta un emploi de vendeuse dans une boutique sombre d’une impasse obscure, elle résista aux menaces familiales et devint l’unique employée de Monsieur Yankel. « Au vrai chic parisien – Etoffes et tissus de choix ». Elle avait 21 ans. Tout au plus savait-elle reconnaître le coton du polyester ! Monsieur Yankel se frotta les mains de plaisir devant tant d’ignorance. « Je vous apprendrai tout Elvire… tout ce que mon père m’a appris. Vous serez un jour Agrégée es Etoffes ». Elle riait avec lui de cet avenir radieux et insoupçonné qui chatoyait devant ses yeux étonnés.

Deux ans durant elle alterna rangements et découvertes. Elle apprit à identifier les étoffes les yeux bandés. Sa caresse se fit peu à peu plus entreprenante et précise. Son cœur chavirait au contact du cachemire, la soie l’apaisait, les cotonnades la trouvaient chanteuse, le lin la froissait un peu… Elle découvrit pas à pas cette conjugaison singulière entre l’œil et la main. Ce que sa paume suggérait, s’épanouissait dans son regard. Monsieur Yankel applaudissait à ses progrès. Il lui confia ses secrets un à un… ses correspondants du monde entier qui lui signalaient un coupon exceptionnel, une production clandestine, une enchère confidentielle… Elle l’accompagna lors de ses tournées discrètes ou des ventes cachées de ce petit monde souterrain. Elle tâta, palpa, effleura, scruta, inspecta, estima, compara sous l’œil vigilant et affectueux de Monsieur Yankel. Tout ce petit monde de comploteurs clandestins de l’étoffe précieuse l’accepta peu à peu jusqu’à la surnommer « la fille Yankel » ! Fier de son élève, Monsieur Yankel lui confia des missions de plus en plus lointaines que ses jambes fatiguées rechignaient à entreprendre. La Chine, le Japon, l’Australie, l’Amérique du Sud, l’Inde… le monde entier devint sa banlieue. La fraicheur de son regard et son enthousiasme inlassable lui attirèrent sympathie et intérêt. Elle rencontra Sadij à Bombay, Lawrence à Brisbane, Jorge lui fit franchir la Cordillère des Andes, Wu se baigna dans le Fleuve Jaune pour l’impressionner… elle souriait mais ne s’attacha à aucun. Ils ne suscitaient pas le rêve en elle. Ses anciennes amours pour la danse et le théâtre continuaient à rôder dans ses pensées le soir. Elle brûlait parfois du désir d’être une autre, un instant, une heure, une soirée…

Pour ses 25 ans, Monsieur Yankel lui remit un paquet avec un sourire énigmatique. « Rêvez jeune dame, de tout votre cœur ». Une fin de coupon… un mètre de marquisette de soie rebrodée de cristaux, rescapé de la robe de Maryline le soir de l’anniversaire de Kennedy. Les yeux emplis de larmes, elle drapa l’étoffe autour de son cou… d’une voix tremblotante elle fredonna le fameux « Happy Birthday Mister President », puis s’enhardit en minaudant, coquine, « My heart belongs to Daddy » jusqu’à susurrer « Let’s make love » avec sensualité et ferveur. Sous la caresse de l’illusion, Elvire souriait, riait, ondulait… cœur et corps en feu !

Pas si difficile d’être Maryline…

Dominique OLSENN