Pierrette C. - Un texte textile

Me voilà enfermée dans cette cabine d'essayage dans la lumière goguenarde du néon, sous le regard limpide et implacable du miroir. J'essaie de me dérober. Inutile, alors je me déshabille. Ecrire c'est se dérober, se déshabiller , ôter la vielle robe, celle qui ne ressemble plus à rien celle qui pendouille et ne tient plus qu'à un fil. Pourtant, elle avait fini par m'épouser, épouser mes formes rondouillardes, épouser l'amplitude de mes enjambées de marcheuse. Elle offrait mon corps à des mains impatientes grâce au boutonnage sur le devant, tout du long, une rangée de perles. Elle savait accueillir le regard concupiscent qui plongeait dans le profond décolleté, et elle faisait comme si de rien n'était. Elle s'était laissée froisser dans le fouillis du fauteuil surchargé ou dans les hautes herbes d'un été déchaîné. Elle n'a jamais dit non, lorsque le vent l'envoyait en l'air dans les flonflons du 14juillet, car elle aimait danser, valser, tournoyer, et se noyer dans mes excès.

Puis fatiguée elle avait pâli, elle sortait moins souvent, restait à la maison, dans l'intimité, comme une vieille domestique que l'on garde par charité. Un jour, dépouille oubliée, épouse délaissée, déchirée, la somptueuse robe de velours rouge encore parfumée de Guerlain s'ennuie dans mon placard, rangée comme en bibliothèque au rayon archives, collection jeunesse .

Dans la cabine d'essayage, une autre robe m'attend, plus fraîche, plus pimpante, quoique moins emplumée, plus «à la page» . Un nouveau style, plus court, plus sobre, et l'étoffe! une merveille! de la soie!

Se draper, se draper de soie, écrire sur soi, s'enrouler dans un tissu de mensonges. Comme des pattes d'araignée, mes doigts dansent sans bruit sur le clavier, juste un petit bruit mat, comme les chaussons d'une danseuse Comme la grande tisserande, la première écriveuse, l'araignée, qui dessine sa toile avec sa bave, ligne après ligne, fil après fil. Un fil que je tends, croise et décroise; les mots sortent de moi, d' autres bestioles aux pattes de mouche, y sont piégées, et s'y débattent, tels des insectes, Moi je tire le fil, j'essaie de broder, et j'en bave!

Pierrette C