Valérie Weber - Le vêtement

36 – Noir et blanc

Fin de nuit. Le sommeil s’allège. Tout ce blanc, les draps, les murs, la porte, le sol. Uppercut du matin blême. Du blanc hospitalier alors que je n’aime que le noir.

Alors fermer les yeux, rejoindre la nuit derrière mes paupières trop claires ? Trop de bruit. Machines sur tous les tons : cliquetis envahissants, chuintements obsédants, halètements agaçants. Où suis-je ?

Valse des soignants. Aux petits soins. Couverts de blanc, de la charlotte aux sur-chaussures, des masques aux blouses. Mon corps leur appartient. Palpée, dorlotée, piquée. Reliée par des capteurs, des canules, des tubes, ma vie ne tient qu’à un fil. Un tableau électronique pour rendre compte de mes constantes vitales, je le mange des yeux. C’est bien tout ce que je mange, je n’ai plus jamais faim.

Saturation, pulsations, tension. D’heure en heure, l’oxygène coule dans mes narines. Promesse de vie ? Peut-être. Chaque matin, des draps blancs me quittent pour une destination inconnue. De nouveaux flottent quelques instants dans l’air tiède avant de recouvrir le lit étroit et trop court. Fraîcheur de coton propre. Ma casaque claire laisse mon dos et mes jambes nues.

Depuis combien de temps suis-je à la merci du blanc ? Les heures s’accrochent à la corde des jours.

A côté du lit, dès le début, un siège confortable. On m’encourage à m’assoir et à me taire. Une serviette de coton doux fait rempart au skaï. Je prends place, remercie d’un sourire.

Où sont mes chaussures ? Qui a pris mes vêtements ? J’aimerais plonger dans mon gilet noir, celui au col châle, très long. Alors qu’il ne fait pas froid.

D’un geste, une infirmière pique mon doigt, pas toujours le même. Une goutte sombre perle sur la pulpe sèche de l’annulaire. Et encore du blanc, les sacs de déchets, des serviettes, des gants, des seringues, des papiers s’évanouissent derrière la porte. Je suis seule.

Ou pas ?

Bien sûr, Elle est là. Je la surveille du coin de l’œil. Perchée sur le dossier de mon fauteuil. Ombre drapée d’une arachnéenne robe noire, ses mouvements souples me distraient de mon obsession des données chiffrées, des bips, et des sifflements de la machine à produire en permanence l’oxygène salutaire.

Hallucination ? Après tout, un soir, j’ai vu et senti des ailes d’anges m’effleurer doucement la joue. Une autre nuit, des papillons blancs ont envahi la chambre pour une demie seconde.

Mais Elle ? Je n’ai aucun doute. Je sais bien qu’Elle vient me chercher. Je vais rejoindre tous les chers disparus de ma généalogie. Et Grand-mère.

Enfant, je me glissais dans ses vêtements. C’est d’elle que je tiens cet amour du noir. Lovée dans son manteau noir parfumée au Cuir de Russie, je croyais disparaître du monde. Par coquetterie, je posais avec ravissement sa voilette de deuil aux fleurs discrètes sur mes cheveux clairs. Je chuchotais au miroir des histoires de nuits mystérieuses.

Pendant ma rêverie, ma voisine m’attend, immobile. Elle n’aura pas ma peau, je vais lutter pour survivre. Sous la capuche, son visage est invisible. Les heures passent. Peut-être qu’Elle s’ennuie. Elle s’esquive de temps à autre pour aller dans une chambre voisine, emporter une âme d’un qui n’a pas pu résister. Et puis Elle revient, fidèle, sûre d’elle, sûre de m’emporter dans son sillage. Malgré cette présence funeste, mes forces reviennent. Le virus qui me tient captive perd du terrain. Et pourtant, Elle ne renonce pas. Attente, bips, chuintements. Attente encore. Les soignants entrent et sortent. Ils ne semblent pas la remarquer.

Là, Elle glisse sur le siège. Aurait-Elle compris que je passe du côté du vivant. Ou bien dort-Elle ? Doucement, je tire sur ce qui l’enveloppe. Le tissu disparaît dans mon poing replié. D’Elle, il ne reste rien. Inspiration, expiration, soulagement. L’objet de ma convoitise s’enroule autour de mes épaules. Soyeuse, légère, éthérée, la trame transparente de la robe me va parfaitement bien. Elle pénètre ma peau et je l’oublie aussitôt.

A ce moment précis, les machines s’affolent, toutes mes constantes remontent à une vitesse vertigineuse. Je me sens revigorée, je savais bien qu’Elle pouvait toujours revenir, je ne serai bientôt plus là. A présent, la pièce grouille de médecins, d’infirmiers et d’aides-soignants. Ils n’en croient pas leurs yeux. Je n’ai plus besoin d’oxygène. On m’enlève les canules, les capteurs, les fils. Eux, mes chevaliers blancs, héroïques me regardent partir, un peu sidérés. Je sors la tête haute, les yeux vides et le cœur froid. Toujours vivante.

Les jours suivants, une mélancolie s’installe à la surface de ma peau. Y surnage parfois des points noirs, des fils chagrins, une étoffe ténébreuse. Je m’enfonce dans la solitude, étrangère à ce monde. Dans mon regard, les couleurs des paysages perdent leur éclat, s’effacent. Ma vie n’est plus une vie. Je bascule du côté obscur.

A la deuxième attaque du virus, elle ne lutta pas.