37 - Bénédicte - Fredaine - Histoire ou roman ?

Histoire ou roman ?

C’est la période des prix littéraires. Hugues l’historien et Rodolphe le romancier ne se sont pas vus depuis quelques mois. Ils se croisent dans un café proche de la maison d’édition de Rodolphe.

Hugues — Quelle surprise de se retrouver ici !

Rodolphe — Surprise, pas tellement, je viens soutenir un ami inquiet de l’attribution des prix ! Il espère que son roman sera primé…

H — Un roman ! Pff, quel intérêt ? C’est bien futile, si loin de la réalité ! Moi, j’attends un copain chartiste qui m’aidera à valider la traduction d’un texte en bas latin que j’ai là dans ma serviette.

R — Ah, très bien ! Tu es toujours dans les archives depuis que je te connais… Mais le roman, ça n’est pas mal non plus tu sais : le poids des personnages, l’aventure ou tout simplement la vie qu’ils mènent sous-tendent le texte. On vit les personnages de l’intérieur si l’auteur l’a décidé, on est embarqué dans une vie autre que la sienne propre, dans une aventure dont on veut connaitre la fin. Un roman, c’est une découverte, une évasion ! Ça ouvre des horizons…

H — Oui, mais moi, je préfère la rigueur et les faits à des élucubrations sur des prouesses irréalisables ou sur les peines de cœur de jeunes gens qui s’estiment malheureux.

R — La rigueur, les faits, sont essentiels dans un polar ou un thriller, et que dire pour un roman historique ! Je sais bien que toi, tu es un historien réputé pour sa précision, que tes écrits font référence et sont cités en exemple. Mais les raisons pour lesquelles l’Histoire s’est déroulée de telle ou telle façon, est-ce que tu l’étudies ? Tu établis des chronologies impeccables, tu dresses des comptes rendus très détaillés des batailles : nombre de morts, de blessés, d’un côté comme de l’autre ; détail de l’artillerie, de l’intendance, au kilo de pomme de terre près, tout y est. Seulement, la psychologie des protagonistes, le caractère des hommes que tu recenses si bien ne semblent pas retenir ton attention…

H — Tu te moques de moi, tu exagères ! Des chiffres sont nécessaires pour évaluer les forces en présence sur un champ de bataille, non ? Ça me semble important.

R — D’accord, mais quant à moi je préfère tenter de découvrir quelles sont les motivations personnelles de l’espion, celles de l’homme qui assassine, je veux comprendre pourquoi par exemple le goulag a existé, comment on en est arrivé là, pourquoi à un instant donné un évènement peut se produire et à l’instant suivant il devient impossible. J’étudie une époque, les courants de pensée qui traversent la société à l’instant T, pour connaître le mieux possible le contexte dans lequel se déroulera mon histoire. C’est la motivation des individus qui me passionne, et c’est pourquoi j’ose prendre des libertés par rapport à l’Histoire avec un grand H, lorsque j’écris un livre à connotation historique. J’annonce la couleur au début de mon bouquin, ce qui me donne toute liberté, si nécessaire, d’inventer un personnage qui sera le catalyseur de la pensée de ceux ayant existé, tout en respectant la véracité des faits. Mon objectif est de faire aimer l’Histoire. Je veux que mon livre soit lu avec appétit. Et si les lecteurs apprécient mon approche, tant mieux, ils seront attentifs à la sortie du bouquin suivant. Tu comprends ? Je ne me vois pas égrenant des dates comme un calendrier. Si calendrier il doit y avoir, ce qui est souvent nécessaire dans des disciplines comme l’histoire, la philo, les sciences et d’autres, je le renvoie en fin de livre, et je le prévois largement synoptique pour offrir des repères.

H — Le tableau synoptique est très précieux pour moi aussi. Il faut les dates, des moments marquants. D’ailleurs sans date, pas de référence à un contexte précis, d’où pas de découverte des motivations d’un individu, comme tu dis, pour en comprendre les actes ! Je te prépare le terrain en quelque sorte.

R — Si tu veux, on peut dire ça. Mais pourquoi ne pas décrire aussi la géographie, l’économie, les famines, les conditions climatiques d’un évènement ? Cela change beaucoup de choses. Prenons un exemple connu du monde entier : Hannibal franchissant les Alpes en 218 avant notre ère avec trente mille hommes, une quarantaine d’éléphants, et plus de cinq mille chevaux. Il a connu les pires difficultés du fait que l’expédition se déroulait en plein hiver ! La mauvaise saison était un choix du stratège qui avait décidé de jouer de l’effet de surprise sur l’ennemi. Mais il a perdu tant d’hommes, d’éléphants et de chevaux dans cette expédition transalpine qu’il a risqué de se trouver en infériorité face à l’ennemi, cela ne l’a pas empêché de gagner. Il faut rappeler aussi que franchir les Alpes à cette époque reculée n’était pas une nouveauté. Ce sont les éléphants d’Hannibal qui ont rendu cette périlleuse traversée célèbre. Dès lors, on est conduit à expliquer d’où ils venaient, ces éléphants ! A mon avis, il faut raconter tout cela ! C’est vivant, c’est une aventure passionnante ! Tandis que si l’on écrit platement qu’en 218 avant notre ère Hannibal a franchi les Alpes avec des éléphants, il me semble que l’intérêt des lecteurs s’étiolera. A propos, tu sais que grâce à la récente analyse effectuée par des microbiologistes portant sur de nombreuses déjections fossilisées de chevaux on sait maintenant qu’Hannibal est entré en Italie par le col de la Traversette ? Le suspense, c’est ça qu’il faut faire vivre.

H — Tu es drôle, toi ! On ne peut pas tout dire, et d’ailleurs on ne sait pas tout ! L’exemple d’Hannibal en est la démonstration : il a fallu plusieurs siècles. Moi, je m’en tiens à ce qui est clair, net, avéré. C’est sans faille. C’est du solide. Tandis que les digressions sur le temps qu’il faisait à la bataille d’Austerlitz ne me semblent pas nécessaires. Pas plus que les considérations sur les mauvaises chaussures des soldats, ni les épouvantables conditions de vie dans les tranchées en 14 dans la boue, les poux et les rats.

R — C’est ce que je vois, et le vocabulaire s’en ressent, avec tout le respect que je te dois, cher ami. Date, sujet, verbe, complément c’est à peu près cela. Ne proteste pas ! Moi, j’aime au contraire faire ressentir une situation au lecteur, j’aime lui laisser visualiser ce que mes mots suggèrent. Il me faut donc un vocabulaire précis, bien sûr, mais imagé, descriptif et vivant. Le lecteur est mon public. Une relation de sympathie doit s’établir entre lui et moi – enfin avec le texte qu’il a sous les yeux, un texte que j’ai travaillé, retravaillé, qui m’a fait bien souffrir parfois. Un texte destiné à emmener « mon public » dans le merveilleux voyage de la lecture. Dis-moi, penses-tu au lecteur lorsque tu écris ?

H — Evidemment, mais je lui fais confiance ! Je ne peux réinventer ce qui a été vécu, dit, raconté, écrit mille fois. Je pars du principe que le lecteur connait déjà plus ou moins ce que je décris, et globalement les dates que j’évoque.

R — Un lectorat de spécialistes donc, ou de gens très éclairés…

H — Un lectorat cultivé, ça suffit.

R — Hum, Je vois ! Mon approche de l’Histoire est différente. Sans doute parce que je suis d’abord un romancier. Mais les faits historiques m’inspirent et je me laisse parfois séduire.

Des livres sérieux comme les tiens sont nécessaires, des gros livres épais, hyper documentés, aux légendes étoffées sous les éventuelles photos, affichant des bibliographies détaillées à la fin de l’ouvrage et beaucoup de notes complémentaires (jamais en bas de page, s’il te plaît !) Ton lecteur à toi prendra le temps qu’il faudra pour lire, à doses homéopathiques si nécessaire dans le but d’apprendre.

Moi, je veux le distraire, le surprendre, je veux qu’il entre de plain-pied dans la belle histoire de l’humanité, comme dans ses horreurs hélas. Je souhaite lui faire découvrir les hommes d’une époque, lui faire percevoir les hésitations, les réflexions, les colères et les joies des personnages qui ont constitué notre passé. Mes recherches, les dossiers que j’ai consultés, ce que j’ai pu lire, voir ou entendre dans cette longue préparation, si enrichissante, tout ce dont je me suis imprégné fait partie de mon acquis. Rien ne doit filtrer, je ne fais pas œuvre de spécialiste. Mon instinct de romancier m’incite à me montrer modeste, à être un passeur d’Histoire sans prétention. Pour cela, il me faut adopter un style enlevé, agréable à lire, qui parle à l’imagination dans un livre court - cent cinquante à deux cents pages au maximum.

Mon livre doit être comme un fruit mûr, appétissant. Il doit faire découvrir l’Histoire comme on découvre les méandres d’un polar, tenu en haleine d’un bout à l’autre… Les procédés sont multiples pour créer le suspense. Mais ce n’est pas à toi que je ferai un cours sur le style…

Hugues allait répondre lorsque son ami chartiste, tout essoufflé, entra dans le café.

Fredaine