37 - Corinne LN - Paternité

PATERNITE

Un ange passe et un nuage soupire. Les deux vieillards sont assis à l’infini, légers comme le ciel et lourds de leur passé. Ils sont intemporels comme l’imaginaire, nés sous la plume d’un journaliste et d’une écrivaine téméraire, autrefois quand on pouvait encore rêver du meilleur et du pire. Seuls, face à face, mélancoliques, ils s’interrogent, ils se souviennent. Pour tromper l’ennui, ils conversent, ils échangent.

Gepetto ouvre le bal. Le crâne buriné et constellé, les yeux voilés par d’épaisses lunettes, le dos fourbu, les mains usées par le travail du bois, il a passé l’école et ne parle qu’un dialecte italien oublié mais ici ça n’a plus d’importance, tout le monde se comprend:

GEPETTO -Ah, monsieur, mon fils me manque. Vous aviez un fils ?

Victor Frankenstein grimace derrière son plastron. Il relève la tête, une vraie tête de scientifique, un peu illuminée. Il semble à peine plus jeune, abattu, torturé, comme usé par le remord. On s’attend à voir les larmes couler sur son visage émacié.

VICTOR -Oui, enfin en quelque sorte.

GEPETTO –Pas facile d’être un bon père.

VICTOR –Hélas, j’ai lamentablement échoué.

GEPETTO –Oh, moi aussi, j’ai eu bien du mal avec mon p’tit gars au départ, c’était une graine de pin, une petite tête de pioche.

VICTOR -Vous l’avez désiré vous aussi ?

GEPETTO- Oh oui, j’en ai tant rêvé, j’ai tant prié mais je n’y croyais plus. Quand il est arrivé, j’étais trop vieux, beaucoup trop vieux. Mon Pinocchio c’est un accident, une erreur de parcours, d’ailleurs le bois n’était pas bon, avec du sapin j’allais droit dans le mur. Un bois noble, du chêne ou du noyer, ç’aurait été mieux. Oui, je travaillais le bois, c’était mon métier, j’en ai passé de longues heures sur mon établi et il était si joli mon pantin.

VICTOR- Du bois, quelle bonne idée.

GEPETTO -Et vous de quoi était-il fait?

VICTOR -Je n’ose vous le dire.

GEPETTO -Allez et je vous raconterai la suite, quand mon petit s’est mis à parler, à rire et à pleurer. J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter de battre.

VICTOR -Bon, maintenant ça n’a plus d’importance, je peux bien vous l’avouer. Moi, mon fils, je le voulais parfait. J’ai joué à l’apprenti sorcier et je le paye encore. Tout le monde s’en souvient comme d’un être laid et détestable. On le craint et on nous déteste tous les deux car on nous a assimilés, le créateur et la créature.

GEPETTO- On vous déteste, mais pourquoi?

VICTOR – Avant, j’étais un incroyant, d’un orgueil sans limites, tellement prétentieux que je le voulais de chair et d’os. Oh je n’ai tué personne, je vous rassure, j’ai dérobé des cadavres, mon fils est né d’un assemblage de cadavres, vous réalisez? J’en ai passé du temps moi aussi pour arriver à mes fins, il m’en a fallu des calculs et des efforts pour ramener à la vie toutes ces chairs en putréfaction.

GEPETTO- Oh mon Dieu, c’est terrible mais vous avez réussi, c’est un miracle, une merveille scientifique

VICTOR -Vous l’auriez vu la merveille, vous ne diriez pas ça. C’est un blasphème, une hérésie que je ne peux me pardonner.

GEPETTO Quel est son nom ?

VICTOR Je n‘ai pas osé le baptiser, on l’appelait la créature ou le monstre alors il m’a volé mon nom. Maintenant, Frankenstein c’est lui, moi l’histoire m’a oublié, réduit à un rôle subalterne.

GEPETTO Il vous ressemblait ?

VICTOR –Mon dieu non. Oh il était intelligent, sensible, doué de la parole mais malgré tout le soin que j’ai mis à le concevoir il était d’une laideur extrême, une vraie tête de brute. Imaginez un être effrayant, mesurant presque deux mètres cinquante, avec des cheveux noirs brillants, des dents trop blanches, la peau d’un jaune cireux et des yeux, mon dieu, des yeux, creux, sans couleur. Forcément il a marqué les esprits. C’est bien simple, il terrifiait tout le monde. Pourtant au début il était gentil mais j’avais honte, je ne supportais plus les sarcasmes. Alors, je l’ai abandonné, oui je l’ai abandonné lâchement. Tout est de ma faute.

GEPETTO – Personne n’est parfait, vous avez fait comme vous avez pu. Moi aussi j’ai eu envie de baisser les bras. Imaginez ce pantin qui n’en faisait qu’à sa tête, qui racontait n’importe quoi. Pourtant à chaque mensonge, après chaque bêtise, son nez s’allongeait, mon joli Pinocchio devenait aussi laid que Cyrano jusqu’à offrir un perchoir aux oiseaux. Un jour, il s’est enfui, je l’ai cherché, cherché inlassablement pendant des jours. Il s’est fait exploiter par un montreur de marionnettes, dévoyer par un chat, dépouiller par un renard, il s’est même retrouvé dans la peau d’un âne.

VICTOR -Oui mais vous au moins, vous l’avez cherché votre fils, vous êtes un bon père. Moi je me suis enfui et il s’est retrouvé seul, obligé de lutter pour survivre. Et vous l’avez retrouvé votre Pinocchio?

GEPETTO – Oui je l’ai retrouvé dans l’estomac d’un requin géant. Nous aurions pu mourir tous les deux dans le ventre du squale. Et votre créature qu’est-elle devenue ?

VICTOR-Un monstre perdu, triste et plein de haine. Il a cru trouver une nouvelle famille mais il était trop laid, repoussant, effrayant. Eux aussi ils l’ont laissé tomber et je ne peux pas les blâmer. Il a survécu comme il a pu en volant, en répandant la terreur. Puis un jour il m’a retrouvé. Il voulait que je lui fabrique une femme qui lui ressemble, une qui ne le craindrait pas. J’ai commencé et j’aurais pu réussir mais j’ai eu peur, peur de faire deux fois la même erreur. Alors, il est devenu fou de rage. D’abord, il a assassiné mon frère, ensuite mon meilleur ami et enfin ma fiancée.

GEPETTO -Mon dieu, quelle horreur. C’est lui qui vous a tué ?

VICTOR- Non, je ne crois pas, enfin on ne sait pas vraiment, on ne saura jamais. Il faudrait demander à Mary.

GEPETTO -Qui ça ?

VICTOR-Mary Shelley, l’auteur, celle qui a tout imaginé, une femme de tête en avance sur son époque mais quelle noirceur. Elle aurait pu écrire une belle fin quand-même.

GEPETTO -Oh je vois, Carlos s’est montré plus généreux. Mon Pinocchio a fini par changer. Après l’histoire du requin, il est devenu sage, il a étudié, obéi. Il s’est montré tellement mignon qu’il s’est transformé en petit garçon, un merveilleux petit garçon. Sauf, qu’après je ne sais pas comment il a grandi et c’est terriblement frustrant. Collodi s’est arrêté là, il n’a pas songé à écrire la suite. Il avait eu son petit succès, il n’en demandait pas plus. Un fat sans doute.

VICTOR-Oui mais alors, avons-nous seulement vraiment existé, nous et notre progéniture ?

GEPETTO-Bonne question. Bon, nous sommes dans les mémoires comme toutes les histoires, les vraies et les imaginaires. On parle toujours de nous, on pense à nous. Voyez, encore aujourd’hui cette écrivaine qui tente un essai sur nous.

VICTOR- Mais on nous oubliera, nous n’avons pas de tombe, personne ne prie pour nous.

GEPETTO -Pas sûr. Nous vivons par nos lecteurs. On nous raconte, on nous cite, on nous étudie même. Les enfants s’endorment en souriant, en pleurant, en pensant à nous. Mon Pinocchio, on en fait encore des marionnettes, on l’étudie même à l’école. Nous sommes plus vivants que tous ceux qui croupissent dans les cimetières, peut-être sommes-nous réellement éternels ?

VICTOR- Vous avez raison, qui ne connait pas le monstre de Frankenstein, il y a eu tant de films, d’articles à son sujet. Voilà qui ne me réjouit pas. J’aimerais tant qu’on oublie mon nom, galvaudé, associé à tant de laideur et de drames. Et pourtant parfois, tout comme vous, je rêve d’une fin heureuse.

GEPETTO -Il y a peu de chance. Nos auteurs sont six pieds sous terre.

VICTOR- Qui sait, avis aux amateurs. A bon entendeur…

GEPETTO En tous cas, nous serons à jamais imprimés sur papier, édités et réédités. A moins qu’un jour des fous ne brulent tous les livres au nom d’une croyance absurde.

VICTOR- Ou que les gens n’aiment plus les histoires, qu’ils ne lisent plus, qu’ils n’aient plus le goût des mots, plus l’envie de rêver, qu’ils préfèrent surfer sur l’avenir, le superflu, l’éphémère, le virtuel. Alors nous disparaitrons pour de bon, enfin.

GEPETTO- Je n’en crois rien. Il y aura toujours des irréductibles, des révoltés, des passionnés qui nous garderont en vie.

VICTOR- Si vous dites vrai, on peut nous mettre au même rang que les rois, les papes et les génies. J’irai jusqu’à dire que nous sommes comme lui.

GEPETTO- Lui ?

VICTOR- Lui qui a sauvé le genre humain. Je n’ose prononcer son nom ici mais lui aussi fut porté par les textes et la mémoire collective.

GEPETTO -Mais alors, l’écriture, c’est la voie, le chemin, celle qui sauvera l’humanité. Tant que les hommes liront, ils pourront s’appuyer sur le passé. Et, tant qu’il y aura un humain lettré sur terre qui se souvient de nous, qui s’intéresse à nous, nous existerons.

VICTOR -Hélas oui. D’ailleurs, pourriez-vous dire à cette maudite écrivaine qui tente de nous décrypter que je souhaite sombrer dans l’oubli. Dites-lui qu’elle s’intéresse plutôt à la littérature moderne, à la politique, à la pornographie si elle le souhaite mais qu’elle nous laisse en paix.

GEPETTO- Moi, je ne suis pas pressé. Finalement, Carlos a bien fait de ne pas écrire la suite, je peux continuer à rêver de mon petit pignon, à son avenir. Vous aussi vous pouvez songer à une fin heureuse. Imaginez, votre créature rencontre une sorcière, l’amour le transfigure, il l’épouse et devient beau comme un dieu. Ou bien il croise la route d’une aveugle ravissante qui ne voit que son cœur blessé et le chérit tendrement. Ou encore, il est adopté par le monde caché des morts-vivants et il erre avec bonheur dans les cimetières, comme un retour aux sources.

VICTOR- Ah bah, cette petite écrivaine a bien de l’imagination mais ça ne suffit pas et le talent ça ne s’achète pas. Je ne suis pas certain qu’elle prenne le temps d’écrire la suite de notre histoire ni que quelqu’un ait jamais l’idée de la lire un jour.

GEPETTO-Vous êtes dur. Moi, j’aimerais bien connaitre ma descendance, savoir s’ils sont fait de chair et d’os, s’ils sont heureux, s’ils survivent dans ce monde moderne, s’ils n’ont pas attrapé le Covid parce que en ce moment sur terre, c’est la pagaille. Qui sait, les petits Pinocchio ont peut-être toujours le nez qui s’allonge quand ils mentent. S’ils se métamorphosent en pantins de bois quand ils font de grosses bêtises, ce pourrait être une explication à toutes ces disparitions mystérieuses sur terre, il faudrait s’intéresser à tous les morceaux de bois abandonnés au bord des routes. Il y a peut-être un monde souterrain grouillant de pantins turbulents qui investissent les forêts et vivent de petites rapines.

VICTOR -Oh j’imagine le titre : « Surveillez le nez de votre voisin et méfiez-vous des taupinières », « Le monde secret des pantins » ou bien « les nains de jardin ne sont pas seuls »…

GEPETTO- Et pour vous, « Frankenstein, le prince charmant ». « La joie de vivre avec un mort-vivant » ou encore « N’hésitez pas à aller chercher votre moitié au cimetière »…

Les deux vieillards sont pris d’un fou rire inextinguible et manquent de s’étouffer. Ils finissent par reprendre leur souffle.

VICTOR ET GEPETTO -Alors, CLN écrivez-nous la suite, faites nous rêver, faites nous rire, on s’ennuie ici.

CLN -Bon d’accord mais je ne veux pas passer pour une folle. Je veux bien faire encore quelques propositions si vous me promettez de garder ça pour vous. Vous avez bercé ma jeunesse de rêves et de cauchemars, je vous dois bien ça. Mais, méfiez-vous, j’ai toujours une âme d’enfant et encore plein d’idées extravagantes.

Six paupières se ferment sur un sourire, une page s’envole et la lumière s’éteint.