37 - Dominique Olsenn- Solitudes

Solitudes

Un bassin bordé de tomettes ocres blanchies de soleil. Quelques fauteuils de rotin aux coussins fleuris. Des tables basses assorties. Buissons aux verts profonds d’où émergent, çà et là, des palmiers nains. Des oiseaux dans les ramures saluent le soleil couchant. Une femme, seule. La quarantaine. Chevelure d’un brun doré retenue en catogan. Une robe légère à bretelles, vert céladon. Un châle attend la fraicheur du soir, mollement confié à un accoudoir. Songeuse, elle suit le bord de son verre d’un index rêveur. Un homme, jeune, athlétique, pantalon blanc et chemise bleu ciel apparait, un verre à la main. S’arrête. Observe. Puis s’avance et murmure…

H – Bonsoir… accepteriez-vous que nous unissions nos solitudes ?

Elle le considère un instant…

F – Dans le silence… oui.

Il rit…

H – Vous me demandez l’impossible !

F – Je ne vous demande rien. Justement. Rien.

H – Vous avez raison. Si je parle, que se passera-t-il ?

F – Vous aurez gâché un moment qui m’appartenait.

H – Je n’ai pas envie d’être seul et silencieux.

F – Votre envie serait plus importante que la mienne ?

H – Je dirais…plus convaincante.

F – Ah ? De quoi voudriez-vous me convaincre ?

H – Que la solitude c’est mieux à deux par exemple ?

Elle sourit, indulgente.

F – Que vous ressentiez votre solitude comme une privation ne fait pas de la mienne son miroir. Avez-vous déjà pensé à aller au-delà des apparences ? A imaginer une solitude qui n’en serait pas une ?

H – Que serait-elle alors ? Vous êtes seule dans un endroit à l’écart des autres… comment appelez-vous ça ?

F – Un répit, une parenthèse. Quelques minutes de vacance paisible. Les voilà irrémédiablement gâchées !

H – Désolé !

F – Menteur ! Vous n’êtes absolument pas désolé ! Au contraire… ravi d’obtenir ce que vous vouliez… de la compagnie !

H – Votre compagnie !

Elle éclate de rire.

F – Ah ? Qu’attendez-vous d’autre ?

H – Le plaisir…

F – Rien que ça !

H – Le plaisir d’une rencontre, d’un bavardage…

Elle libère ses cheveux et les fait onduler de la main.

F – Bien ! Alors de quoi parlons-nous ? Météo ? Pandémie ? Reproduction des drosophiles en milieu humide ? Rap islandais ? Une autre idée ?

H – Oui… parlons de nous !

F – Nous ? Il n’y a pas de nous ! Vous voulez parler de vous ! Allez-y, je ferai semblant d’écouter ! Prête !

H – Je commence puis ce sera à vous. Je brûle d’en savoir plus sur la femme énigmatique assise à mes côtés.

F - Je ne suis pas à vos côtés, mais devant vous depuis que vous vous êtes installé devant moi. N’enjolivez pas la réalité pour lui donner un sens qui vous comble mieux !

H – Ok ok ! Je suis Interne en cardiologie. J’assiste à un colloque sur L’œdème Pulmonaire, ses causes et conséquences. Fils unique d’une mère pianiste et d’un père chirurgien. Momentanément célibataire. Passionné de surf. Curieux, très curieux. Gourmand, très gourmand.

F – Mais seul ! Momentanément…

H – Sous votre regard et votre sourire, mesuré, ma solitude « provisoire » s’est évanouie. Pffftttt !

F –Une bien minuscule solitude donc ! Votre état n’est pas grave… vous vous en remettrez !

Il sourit et hausse les épaules, un peu.

H – Vous arrive-t-il de céder à la tentation ?

F – Je ne résiste jamais à un éclair au chocolat !

H – Rien de plus exaltant ? De plus vivant ?

F – Seriez-vous en train de suggérer… que vous êtes une tentation ?

Elle le fixe avec attention, silencieuse. Une rougeur envahit les joues encore poupines du jeune homme qui baisse les yeux. Un long silence.

Elle se lève, pose une main sur son épaule et d’une voix de douceur…

« Je m’appelle Jo… Jo Castes… renseignez-vous… connaitre l’Histoire protège de la tentation de la répéter. »

Le châle languit sur l’accoudoir…

Dominique OLSENN