37 - Laurent Eichbaum - Qu'il crève

37 – Laurent - Qu’il crève !

L’aurore éclaire encore faiblement le parking presque vide de l’hôpital de Caen, où deux silhouettes féminines se dirigent lentement vers une voiture isolée des autres. Les deux femmes prennent place simultanément à bord, Catherine, la cinquantaine finissante, aux gestes mesurées, à la place du conducteur, Pascale légèrement plus jeune et plus vive, à ses côtés. Après un long moment de silence crispé, Catherine essuie une larme discrète.

‒ Tu pleures ? Tu oses pleurer ? D’accord, c’est un infarctus... Ça prouve au moins qu’il a un cœur... Et il est dans le coma, c’est un fait. Mais il n’est pas encore mort que je sache. Et quand ça arrivera, moi, j’aurai les yeux secs, tu peux me croire. Quand maman est morte, lui n’a pas versé une larme...

‒ … Devant toi, peut-être. Mais il a pleuré, je peux te le jurer. Depuis ma chambre, le soir du décès de maman, je l’ai entendu sangloter. Et plusieurs fois les jours suivants. Toi, tu n’étais pas là. Tu étais repartie comme tu étais venue, sans un mot, sans prévenir.

‒ Je ne pouvais pas rester dans cette maison. Tu sais bien pourquoi. D’ailleurs, s’il a pleuré, c’est sur son sort. Plus personne pour faire le ménage, la lessive, la soupe et la vaisselle. Plus personne à son service, plus personne à sa botte. Plus personne sur qui passer ses nerfs, lever la main quand ça lui chante. Quand il a réalisé qu’il allait se retrouver tout seul, sans bonniche, c’est à ce moment-là qu’il a commencé à se lamenter, j’en suis sûre.

‒ Pascale, tu ne devrais pas parler de lui comme ça... Il est au plus mal quand même...

- Et pourquoi pas ? Ne me dis pas que tu as oublié ses colères, le soir quand il rentrait du travail, après avoir passé deux heures au bar. Ne me dis pas que tu as oublié les gifles qui pleuvaient quand on ne filait pas droit, les coups de ceinture et la cicatrice sur le front de Michel. Oh bien sûr ! J’oubliais qu’il n’a jamais levé la main sur toi. Tu étais sa préférée. Bien docile. Toujours à faire ta minaude devant lui pour attirer ses bonnes grâces...

‒ Papa n’est pas parfait mais nous n’avons jamais manqué de rien.

‒ Si, justement ! De l’essentiel ! De tendresse, de câlins, d’amour !

‒ Je te trouve ingrate. Il a passé sa vie au fond de la mine, à travailler dur du matin au soir. Pour pouvoir nous élever du mieux qu’il pouvait. Il n’en laissait rien paraître mais je crois qu’il était fier d’avoir pu fonder un foyer, d’avoir un travail digne, une maison, une femme, des enfants. Seulement, tu en voulais toujours plus, tu n’étais jamais contente, tu n’arrêtais pas de t’opposer à lui, de le contredire pour un oui ou pour un non. Tu lui reprochais tout. Un mot de travers et tu partais sur tes grands chevaux.

‒ Ne fais pas semblant de ne pas comprendre. Et dis-moi plutôt quelle place il nous a laissée dans son petit monde organisé à son image, son petit univers machiste centré autour de sa personne, « son » foyer, « son » travail, « sa » maison, « sa » femme, « ses » enfants ? Est-ce que tu t’es sentie libre de faire ce que tu voulais quand on vivait ensemble, de sortir en soirée quand tu en avais l’âge, de fréquenter ceux qui te plaisaient ? Je me rappellerai toujours son regard menaçant lorsqu’il te prenait l’envie de sortir les bras nus, de t’habiller d’une jupe trop courte à son goût et ses hurlements quand tu ne rentrais pas à l’heure précise qu’il avait fixée. Et puis jour après jour, toi qui étais si gaie, si pleine de vie, tu as renoncé. Je n’ai jamais compris pourquoi tu abdiquais devant sa volonté. Je te voyais résignée. Tu aurais pu lui tenir tête. Tu étais l’aînée. Mais non. Je comptais sur toi pour lutter ensemble contre le tyran mais tu m’as abandonnée. Je t’en ai voulu. Je t’en veux encore. Malgré moi. Quand je te vois aujourd’hui, dans ta petite vie bien rangée de célibataire, avec rien qui dépasse, sans relation, sans aucune fantaisie, toi qui m’avais dit à 15 ans vouloir te marier à 18, avoir au moins cinq enfants, faire le tour du monde et dévorer la vie, je me dis qu’il a réussi à te vider de toi-même, à étouffer dans l’oeuf tout ce qui germait en toi... Tu pleures encore ? Ce n’est pas maintenant qu’il faut avoir des regrets.

‒ Tais-toi Pascale... Tais-toi...

‒ Pourquoi veux-tu que je me taise ? Je sais ce qu’on a vécu, ce qu’on a souffert. Je n’aurais pas besoin d’aller chez le psy tous les quatre matins si nous avions eu un père normal. Et toi, tu serais devenue celle que tu voulais être. Tu aurais cinq enfants, tu ne vivrais pas seule, entre quatre murs, sans voir personne...

‒ Tais-toi !... Tu ne sais rien... Tu as raison sur un point. Il ne m’a jamais frappée... Mais on peut faire du mal autrement... Maman n’en a jamais rien su... Ça a duré des mois... Quand j’ai su que j’étais enceinte de lui, il m’a organisé un rendez-vous avec une de ses connaissances... Il m’a menacée du pire si je parlais... Je me suis tue... Et depuis ce jour là, je suis morte...

‒ Qu’il crève !

‒ Ça ne changerait rien. Le mal est fait.

‒ Qu’il crève ! Qu’il crève ! Qu’il crève !... Attends... C’est l’hôpital qui appelle... Allô ?... Oui... Oui... Merci...

‒ Qui est-ce ?

‒ L’infirmière... Il s’est réveillé... Il a demandé à nous voir.

‒ Vas-y si tu veux. Moi, je ne peux pas. Maintenant que tu sais, je ne peux plus.