37 - Véronique Kangizer - Pierre-Jean

Pierre-Jean

Dans cette chambre d’adolescent visiblement à l’abandon, livres et papiers par terre, Pierre-Jean à plat ventre sur son lit fait scintiller un éclat de verre devant ses yeux. Il ne laisse entrer personne, à part son ami Charles.

Depuis que son père qu’il adorait est mort d’un infarctus lorsqu’il avait 7 ans, son caractère a changé progressivement. Les premières années qui ont suivi, il était devenu morose, allant à l’école à reculons. Quatre à cinq ans plus tard, il a commencé à être agressif, ne travaillant plus ses devoirs, répondant à ses professeurs jusqu’au jour où il a voulu se jeter par la fenêtre. L’école refusant de prendre la responsabilité d’un accident l’a exclu et depuis, il fait ses devoirs par internet. Sa mère a bien essayé plusieurs psychothérapeutes, mais il a refusé toute aide. Il a maintenant 17 ans et seul, son ami Charles est son interlocuteur.


Toc-toc!


- C’est toi, Charles?

-Bien sûr, qui veux-tu que ce soit d’autre?

-On ne sait jamais, je me renseigne! Tu peux entrer, bien sûr, je t’attendais impatiemment car la solitude me pèse, et, avec toi, je peux rire, jouer et éventuellement me battre avec toi. Ton avis, toujours différend du mien donne du sel à ma vie étriquée.

-Tu veux plutôt dire que seul mon avis est le bon?

-Prétentieux, c’est au mieux une joute verbale qui me permet d’aérer mes idées.

-Mais tu possèdes un orgueil démesuré, mon ami, alors que tu sais très bien qu’à la finale, j’ai raison!

-Bon, on ne va pas commencer à se chipoter, cela fait à peine 5mn que le mauvais garçon que tu es a fait son apparition.

-Le mauvais garçon va s’en aller aussi vite qu’il a surgi dans ta chambre si tu continues!

-Que tu es susceptible! Je te taquine, c’est tout.Et bien aujourd’hui, je me sens en forme et nous pourrions jouer à la play-station, qu’en dis-tu?

-Pourquoi pas si tu n’as pas peur qu’on nous entende et que la police vienne interrompre nos petites affaires.

-T’es dingo, qu’est-ce qu’elle en a à faire la police, tu ne crois pas qu’il y a des affaires plus importantes que de nous épier en train de jouer.

-Détrompe-toi, mon ami, maintenant, avec google et compagnie, ils savent tout ce qu’on fait!

-Je m’en fiche complètement, il n’y a pas écrit agents secrets sur notre front?

Après une partie endiablée où Pierre-Jean gagne, les deux amis se retrouvent avachis sur le lit défait

-On fait quoi maintenant, Charles?

-Je sais pas, moi, tu as tellement plus d’idées que moi.

Pierre-Jean attrape la boule qui lui sert de lampe et qui représente le monde

-Et si on imaginait partir quelque part?

-D’accord, alors, il faut que ce soit des petites îles car personne ne pourra venir nous chercher.

-Tu sais, des fois, j’ai envie qu’on vienne me chercher, mais il suffit que tu arrives pour me montrer le danger qui rôde en permanence. Je me demande si tu as une bonne influence sur moi?

-Mais, sans moi, tu n’es pas grand-chose, Pierre-Jean, je suis celui qui te met en garde

-Ah, tu m’embêtes, c’est comme quand je veux descendre voir maman, tu m’inventes des histoires où elle m’attend pour me faire arrêter par la police et me mettre en prison.

-Dis-donc, mon p’tit gars, tu ne t’es jamais posé la question de ce qu’a pu faire ta mère à ton père?

-Ben non, qu’est-ce quelle aurait bien pu faire? C’est quand même pas elle qui l’a tué?

- Le tuer, peut-être pas mais rappelle-toi le temps qu’elle a mis à l’époque pour alerter les secours.

-Il fallait bien qu’elle essaye d’abord de comprendre ce qu’il se passait, le degré de dangerosité.

-Et si ça l’avait arrangé de faire disparaître ton père pour rester seule avec toi? Tu ne te rappelles pas leurs disputes fréquentes, et combien elle disait qu’elle serait plus heureuse sans lui?

-Mais c’est des mots, c’est des discours qu’on tient quand on est en colère.

-J’en suis pas si sûr, à mon avis, ta mère a tout manigancé, et rappelle-toi qu’elle a touché beaucoup d’argent avec l’assurance-vie.

Pierre-Jean vacille sur ses certitudes et se refait le film de ce qu’il a vécu il y a 6 ans et le traumatisme qu’il n’a d’ailleurs jamais traversé.

-C’est un peu vrai, ce que tu me dis, les pompiers sont arrivés alors qu’il n’y avait plus rien à faire.

Son humeur s’assombrit et il prend sa tête des mauvais jours, l’œil mauvais, regardant par en-dessous en essayant de peser le pour et le contre.

-Tu m’énerves, Charles, à peine suis-je réconcilié avec elle à travers la porte que tu remets de l’eau à mon moulin.

Car souvent, sa mère et lui, non, il en est sûr, ce n’est pas sa mère, c’est lui qui dit des gros mots, qui l’insulte même pour finir par aller pleurer sur son lit. Mais ça fait un moment qu’il n’est pas descendu à la cuisine en la menaçant avec ce qui lui tombait sous la main, une casserole, un vase, ou n’importe quel objet d’ailleurs. Mais, cette fois, son humeur est colérique, Charles a réussi son coup, le monter contre sa mère.

-Bon, cette fois, elle ne va pas s’en tirer comme ça, viens, Charles, surprenons là sans faire de bruit.

Ils descendent tous les deux l’escalier qui grince et se dirigent vers la cuisine.

-C’est toi la responsable de la mort de mon père et de tous mes ennuis, tu es la pire des mères.

La mère de Pierre-Jean a peur mais elle a toujours dans sa poche un téléphone avec une touche pour les urgences. Elle appuie et fait face à Pierre-Jean.

-C’est Charles qui me fait voir la vérité.

-Pierre-Jean, Charles a une mauvaise influence sur toi, dis-lui de partir, nous pourrons alors parler tous les deux.

-Restes avec moi, Charles car sinon, elle va gagner comme à chaque fois et je ne veux plus, il faut que ça cesse, je suis en colère et je souffre trop.

Pendant ce temps, les infirmiers sont arrivés et prennent les deux bras de Pierre-Jean de chaque côté, l’empêchant de frapper sa mère.

-Charles, Charles, viens me libérer, fais quelque chose.

Mais dans la pièce, il n’y a pas de Charles, il est dans la pauvre tête de Pierre-Jean.

Sa mère sait très bien que Charles est le délire de son fils et que sa schizophrénie s’est remise à flamber!

Pierre-Jean, comme à chaque fois, restera plus de six mois à l’hôpital, avec médicaments et autres moyens de contention.

VERONIQUE K JUIN 2021